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Pour une école qui aime le monde

Denis Meuret, Presses universitaires de Rennes

13 février 2014

Une passionnante comparaison entre deux systèmes éducatifs : France et Québec. L’un plus en retard que l’autre dans les années 60, mais qui a su se réformer et mettre au premier plan la réussite de tous, à partir d’un rapport qui a participé de la « révolution tranquille », l’autre qui n’a pas su concrétiser les vélléités de changement contenues par exemple dans les conclusions du colloque d’Amiens de 1968. Et à l’arrivée, un système qui marche mieux et est moins inégalitaire.


Il ne faudrait pas que la publication de ce livre dans une édition universitaire, avec une mise en pages un peu austère, éloigne de la lecture tous ceux qui s’intéressent à l’école, à ce qui peut la transformer dans le sens de la réussite du plus grand nombre. En effet, l’ouvrage de Denis Meuret est passionnant, écrit de manière souvent agréable et vivante, avec le recours assumé à la subjectivité et l’expression de convictions fortes qui n’empêchent pas la rigueur et la qualité des informations qui sont sont données sur le sujet qu’aborde l’auteur, chercheur à l’IREDU et grand connaisseur des systèmes éducatifs nord-américains .

Denis Meuret part de la magnifique représentation du bon et du mauvais gouvernement par le peintre Lorenzetti pour se demander quel peut être l’équivalent en matière de « gouvernance de l’école » (c’est quasiment le titre de son précédent livre). Et pour cela, il compare le système français au système québecois et la manière dont chacun d’eux a évolué et évolue.

Durant les années 60, deux événements ont eu lieu qui débouchaient sur des propositions de profondes réformes de l’enseignement dans les deux pays (considérons ainsi la province canadienne qui dispose d’une large autonomie) : d’une part, le rapport Parent (1963-1966) qui, dans la ligne de la « révolution tranquille » qui secouait une société traditionnelle marquée par un catholicisme conservateur, indiquait la voie d’une transformation radicale du système éducatif, un vrai changement de paradigme dans le sens de l’ouverture, d’une plus grande centration sur les élèves, d’un développement de la créativité, de la réussite de tous, d’autre part le Colloque d’Amiens, à la veille de mai 68, qui allait dans le même sens, mais de façon très imparfaite et ambiguë . Denis Meuret essaie d’évaluer malgré la fragilité des données disponibles, où on était chaque système dans les années 60 , en s’appuyant au passage de manière savoureuse sur des souvenirs scolaires personnels (nostalgiques du passé s’abstenir !). D’après ces données, on peut dire qu’en réalité, le Québec était en retard sur la France en matière d’apprentissages et de démocratisation. Or, aujourd’hui, qu’en est-il ? Citons cette phrase de la conclusion, qui s’appuie à la fois sur diverses observations et sur les résultats PISA : « la qualité de l’école québecoise est aujourd’hui meilleure que celle de l’école française. Les élèves y apprennent mieux, les inégalités sont plus faibles, les enseignants sont plus satisfaits de leur métier, les élèves ont un rapport moins angoissé à l’apprentissage » On peut donc affirmer que le rapport Parent et tout ce qui a suivi en matière de « politique d’éducation » a eu des effets importants. Même si des réajustements se sont avérés nécessaire (renforcement des apprentissages scolaires notamment après les Etats généraux sur la qualité de l’éducation en 1986 ou l’objectif : « donner des repères culturels » en 2004, l’ensemble des temps forts pour le Québec comme pour la France étant présenté de manière très utile en annexe), même s’il y a des mécontentements et des résistances (mais les éventuels corporatismes enseignants ne remettent pas en cause le fond et n’ont pas la capacité de faire échouer les réformes). Alors que le colloque d’Amiens n’est un souvenir ou un objet d’étude pour historiens de l’éducation. Pour l’auteur, nous l’avons dit, il n’allait pas aussi loin de toutes façons que le rapport Parent, et une analyse fine est proposée de discours tels que ceux de Alain Geismar, pour le SNESUP ou du ministre Peyreffite (qui à la fois tient des propos à cent lieues de ce qu’on entend à droite aujourd’hui sur les changements nécessaires de la pédagogie, mais en même temps douche un peu les enthousiasmes des participants). Mais surtout, la France n’a pas su trouver une voie qui permettrait vraiment de bousculer les traditions culturelles qui continuent à peser lourd : l’enseignement envisagé surtout comme « résistance au monde », la culture qui descend d’en haut, la méfiance envers la « vie réelle », que ce soit l’entreprise, le quotidien ou tout ce qui serait « utile ». En France, on apprend du maître et peu du monde.

Les gouvernants ont pourtant mis en avant des réformes intéressantes, mais celles-ci ont souvent manqué de temps pour faire leur chemin et l’extrême politisation de ces réformes va à l’encontre de leur durée, chaque ministre ayant tendance à défaire ce que le précédent a élaboré. Le passage en revue par l’auteur des réformes de ces trente dernières années est passionnant, qu’on soit d’accord ou pas sur certains jugements (pas sûr que par exemple l’aide personnalisée de Darcos soit allé dans le bon sens), il l’est encore plus lorsqu’on compare avec les stratégies de changement utilisées au Québec. Mais ce qui ressort surtout, c’est cette inscription de notre école dans une « société de défiance » où on n’apprend guère à « aimer le monde ». On le voit bien dans les réactions de syndicats majoritaires, qui sont très forts pour exprimer leurs « inquiétudes », leurs demandes au mieux de « ralentir le rythme des réformes », d’exiger des « moratoires », etc. Denis Meuret note aussi que lorsqu’un changement est proposé, les initiateurs ont du mal à assumer leurs intentions et accompagnent leurs projets de nombreux « mais » (p.147), et insistent à l’excès sur les risques d’effets pervers quand les québecois parviennent à des consensus sur le fait que « tout le monde peut apprendre » et que « la société et l’économie se trouvent mieux d’être composées de personnes plus imaginatives, créatrices » (p.164). Au début du livre, l’auteur très honnêtement fait part malgré tout du biais que peut constituer sa profonde sympathie pour le Québec qu’il voit souvent avec les yeux de Chimène. Ne sous-estime-t-il pas les résistances plus fortes aux compétences apparues ces dernières années et qui ont justifié une mobilisation forte de diverses personnalités engagées dans la rénovation de l’école. Commentant les résultats, plutôt positifs de PISA, sur le site des Cahiers, Louise Lafortune disait cependant : « Depuis quatre ou cinq ans, depuis que l’évaluation est au cœur des changements de pratiques, il est encore plus difficile de faire comprendre les changements aux parents et à la population en général. Beaucoup semblent avoir la nostalgie de leur école et ne voient pas la nécessité de changer ; plus encore, ils perçoivent les changements actuels en éducation comme néfastes. Cette perception mène trop souvent à un dénigrement de notre système d’éducation »( http://www.cahiers-pedagogiques.com...). D’autre part, dans notre pays, des avancées ont eu lieu malgré les résistances, que D. Meuret ne nie pas d’ailleurs, dont une démocratisation qu’il est de bon ton de qualifier de manière quelque peu méprisante de « massification », et l’existence du socle commun qui reste un espoir malgré ses dévoiements et l’inconséquence de sa mise en œuvre.

Les propositions finales pour avancer malgré tout en France restent vagues et l’auteur visiblement craint le scénario pessimiste : l’absence d’alternative à un modèle (pour lui inspiré de Durkheim) usé, fatigué, inopérant sinon un recours plus important au privé et une ségrégation accrue. L’idée de « conférence nationale » associant les jeunes pour proposer des changements ne peut être balayée d’un revers de manche, mais il est évident que ce ne peut être « la » solution.

On lira aussi avec intérêt les annexes, dont une visite dans une école de Montréal où le chercheur assiste à une concertation entre enseignants : on voit bien là les différences culturelles entre les deux univers, au risque de provoquer les éternels sarcasmes de ceux qui confondent l’esprit critique et un ricanement pseudo-voltairien, ceux pour qui l’idée même d’une école qui fasse aimer le monde est incongrue et insupportable. On sait que ce n’est guère notre cas aux Cahiers pédagogiques, et c’est bien pourquoi nous nous intéressons pas beaucoup à l’école ailleurs, non pour y découvrir des paradis et des modèles , mais pour nous aider à prendre du recul, pour mieux rebondir…

Jean-Michel Zakhartchouk