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N° 519 - À l’école du théâtre

Pour un usage ordinaire du théâtre

Jean-Michel Zakhartchouk

Pour une pratique ordinaire du théâtre en classe : des activités à mettre en place pour favoriser les apprentissages.

Je voudrais plaider ici pour un usage finalement très ordinaire du théâtre à l’école, celui qui ne nécessite pas de moyens particuliers, qui s’intègre au cours ou au cursus, mais qui apporte beaucoup aux élèves. L’objectif ici n’est pas de former de jeunes comédiens, ni même d’amener les élèves vers le théâtre. Ce peut être la vocation d’un club, pas du travail en classe. Le but n’est pas non plus le divertissement, le supplément d’âme récréatif. Le théâtre peut jouer pleinement son rôle (un lexique bien approprié !) d’auxiliaire d’apprentissage, de contributeur majeur à la formation d’individus complets dans le cadre d’une école commune. Bien entendu, on peut aussi mener des projets d’ampleur, travailler en partenariat avec une institution culturelle, faire intervenir un comédien. Mais on peut aussi jouer modeste, mais efficace !

Lire, jouer du théâtre

Bien sûr, les élèves adorent lire des textes théâtraux. Quel bon moyen de terminer l’année scolaire que de faire jouer quelques scènes, surtout quand l’effectif est de fait plus restreint ! Mais tout au long de l’année, il est bien des occasions d’incarner un peu les textes, qu’ils soient strictement théâtraux ou pas d’ailleurs. Mais cela peut prendre des formes très légères et modestes. Ce jour-là, en 6e, quatre élèves préparent une scène de la légende de Troie dans un coin de la classe, pendant que d’autres travaillent à l’écrit, puis les premiers jouent devant leurs camarades, tout cela dans l’heure de cours. Ce sont aussi ces 4es qui préparent des saynètes à partir de nouvelles de Mérimée.

Mais cela peut aussi correspondre à un travail sur plusieurs semaines, en lien avec la lecture et l’écriture. De contes par exemple. Et le miracle du théâtre, ce sera l’aisance de Delphine à interpréter de façon vivante le conte africain écrit dans son groupe, elle si inhibée, tandis qu’Omar et Nicolas, d’habitude si baratineurs, sont paralysés par le trac devant les élèves d’école primaire venus en spectateurs. Une utilisation ponctuelle donc, modeste, qui se garde de toute dérive productiviste qui conduit à confier les meilleurs rôles à ceux qui déjà savent faire.

Écrire des textes de théâtre

Écrire des dialogues théâtraux est souvent une des manières les plus abordables de développer les compétences scripturales des élèves. Cela peut se limiter à l’exercice de transformation en passant du roman au théâtre, ou à l’écriture à partir d’une situation. Pour ne citer que trois exemples : une scène entre des marins du navire de Christophe Colomb, ou entre des spectateurs de la noblesse ayant assisté au Bourgeois gentilhomme au château de Chambord, l’un amusé, l’autre indigné, ou encore une scène entre animaux, suite à un travail sur La Ferme des animaux de George Orwell. Mais cela peut être une production plus vaste, débouchant sur un minispectacle. Quelques exemples, tirés d’itinéraires de découvertes ou de projets divers : la construction d’un ensemble de scènes autour du Sénégal, depuis la vie quotidienne jusqu’à un poème de Senghor, en passant par une évocation du départ en esclavage ; l’adaptation de nouvelles de Jacqueline Mirande Les Bâtisseurs de Notre-Dame, avec le souci de faire jouer tout le monde et donc de multiplier les rôles ; l’invention des aventures d’un personnage, Jempalir, qui va rencontrer des incitations à la lecture qu’il repousse, avant un incontournable happy end.

Quelques souvenirs significatifs : ces garçons si sérieux lors des répétitions, qui acceptaient de recommencer cinq fois, dix fois, et qui étaient par ailleurs des élèves à la dérive, passés pour certains en conseil de discipline ; cette application avec laquelle Malika jouait le rôle de l’évêque Maurice de Sully coiffé de sa tiare et lançant l’opération d’édification de Notre-Dame ; ces moments euphoriques dans un préfabriqué surchauffé à interpréter une adaptation maison du conte Ali Cogia, etc.

Mieux s’approprier des connaissances grâce au théâtre

En fait, dans nombre d’activités où j’ai utilisé le théâtre, je suis persuadé que des connaissances se sont ancrées davantage. Si d’anciens élèves se souviennent souvent des moments théâtraux vécus ensemble, on peut faire le pari que des savoirs sont passés de cette manière : dans les cas cités plus hauts, par exemple, de multiples aspects des voyages des grands découvreurs ou des sentiments de l’aristocratie sous Louis XIV quant à l’ascension de la bourgeoisie roturière, etc. Sans parler de l’évident développement de compétences en matière d’écriture, de compréhension de la notion de point de vue, mais aussi de techniques de mémorisation, en utilisant pleinement le corporel. Un exemple : l’appropriation du lexique des émotions grâce à des jeux d’expression, à partir de L’Ours de Tchekhov, en 4e.

Je n’ai pas évoqué les connaissances proprement spécifiques au théâtre lui-même : le vocabulaire technique, l’histoire de la représentation depuis l’Antiquité grecque, les relations avec les autres arts, les métiers qui sont en jeu. Le visionnement de documents visuels est important et si facile aujourd’hui. Il est loin le temps où élève, on se réjouissait de ce moment si innovant que constituait l’écoute de la voix de Gérard Philippe déclamer Le Cid, dans les grésillements du disque du professeur qui nous accordait à dose homéopathique cette parenthèse qui nous paraissait ludique ! Mais d’une part, il me parait indispensable de bien situer ces documents, en différenciant théâtre filmé et véritable film, en montrant différentes mises en scène, en faisant le choix d’un vrai travail et non d’une consommation en continu qui n’apporte souvent pas grand-chose.

Assister à des spectacles, oui, bien sûr. Mais tout cela prend tellement plus de sens et est tellement plus parlant quand les élèves sont par ailleurs confrontés à leur niveau au travail du comédien. Voir une interprétation, parfois surprenante, d’une scène qu’on a jouée de manière bien sûr plus statique auparavant, comprendre qu’on recrée à chaque fois le personnage de Cyrano ou de Scapin, saisir mieux les gestes, les déplacements, le jeu avec le décor, lorsqu’on a les a vécus concrètement, tout cela est souvent indispensable pour une appropriation qui soit autre chose que de réciter par cœur la définition de «  didascalie  » ou d’aligner sur sa copie les six titres de Molière qui ont été demandés à l’interrogation écrite.

Développer des attitudes grâce au théâtre

Les activités d’expression dramatique me semblent enfin propices au développement d’attitudes faisant partie de ce socle commun auquel nous nous référons. On peut y travailler l’équilibre entre prise de risques et sécurité (on s’expose, mais ce n’est qu’un jeu), entre l’expression de soi et la communication, voire la communion avec les autres (quand les élèves apprennent que dans un jeu à deux, le plus significatif est l’attitude qu’on a quand c’est l’autre qui dit sa réplique), entre la rigueur (savoir son texte, obéir au metteur en scène) et le plaisir, toujours présent. Tout cela implique bien évidemment de combattre toute attitude histrionique, de mettre en valeur un autre type d’autorité, qui se situe dans un cadre spécial et souvent mieux accepté que le face-à-face scolaire.

J’ai vraiment vécu des moments forts avec les élèves. Bien sûr lors de petits spectacles, même devant le public restreint d’une classe, mais qu’il faut prendre autant au sérieux que si on jouait dans une grande salle devant un public nombreux et sévère. Mais aussi pendant tous les temps de préparation, d’inlassables répétitions, de création, de régulation. En ces moments-là, on sent au fond qu’une autre école est possible, qui abandonnerait les tensions mortifères au profit d’un projet collectif. Sans parler de l’émotion qui vous fait monter les larmes aux yeux de voir ces élèves traduire des émotions, jongler avec des mots parfois admirables un soir de représentation, et qui vous éloigne définitivement des professeurs de désespoir qui croient ces jeunes dits de banlieue incapables de s’animer sur du Marivaux comme le font les lycéens de L’Esquive [1].

« Le théâtre, qu’est-ce que ça fait ? », titrait un précédent dossier des Cahiers pédagogiques. Ça fait beaucoup de bien, j’ai envie de conclure : aux apprentissages, aux acteurs (au double sens du mot), à la pédagogie, à la construction de compétences variées à l’école, etc.

Jean-Michel Zakhartchouk
Enseignant honoraire


[1Le film d’Abdellatif Kechiche. Même s’il y aurait à dire sur les scènes de répétition en classe, car que font alors les élèves qui ne jouent pas ? On a moins mis en avant le final où des enfants de primaire jouent en fin d’année La Conférence des oiseaux et qui est de toute beauté.

Sur la librairie

 

À l’école du théâtre
Qu’est-ce que les élèves apprennent avec le théâtre, de l’école à l’université, dans toutes les disciplines ? Sans se limiter au théâtre pour lui-même, ni aux liens étroits qu’il entretient avec la langue et la littérature, dans quel but et comment travailler avec le théâtre pour optimiser les apprentissages de tous les élèves ?


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