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Classe inversée

Pour éviter la reconversion

Annaig Collias

28 avril 2017

Avant. Après. Ou comment le déclic de la classe inversée peut tout changer dans la pratique d’une enseignante.


2013. C’est ma quatrième année en tant qu’enseignante titulaire. Titulaire oui, mais d’une zone de remplacement. Je change donc d’établissement tous les ans. Et pourtant, je suis installée dans une certaine routine. Mes séquences s’enchainent et se ressemblent.

En 4ème, nous étudions actuellement la poésie lyrique. J’ai choisi quatre thèmes habituels de ce registre, chacun illustré par un ou deux textes (à comparer dans ce cas). Ce sont des poèmes que j’apprécie, mais ils n’apportent pas de réponse à une problématique, puisque je n’en ai pas défini ! Ils sont étudiés en classe entière à partir d’un questionnaire que j’ai conçu en m’appuyant sur des manuels. Nous commençons par nous interroger sur les sentiments du poète, puis définissons le thème du texte, pour finir par en étudier la construction (vers, strophes, rimes, etc.).

J’ai également opté pour deux points de langue (la forme pronominale et la forme impersonnelle) sur lesquels les élèves auront un devoir de grammaire et qu’ils devront utiliser dans l’évaluation finale correspondant à une analyse de texte par questionnaire et permettant le réinvestissement des notions vues en cours (thème, construction des poèmes). Ils devront également réciter un des poèmes étudiés et rendre compte de leur lecture cursive d’un recueil, en choisissant la poésie qui leur a le plus plu et en l’illustrant selon leur inspiration sur le blog du CDI du collège. Les évaluations sont donc sommatives, sans appui sur des compétences et sans préparation réelle.

L’ennui dans un autobus

Je suis face à une classe organisée en autobus. Et je parle, je parle, je parle. Je pose des questions, bien sûr, et j’attends que certains lèvent la main. Ce sont toujours les mêmes et je m’en contente car le cours avance, suit son rythme et me donne l’illusion de faire avancer mes élèves, au moins certains. En somme, j’enseigne sans me questionner sur ce qu’ils apprennent, sur comment ils le font ou comment je pourrais les y aider.

Et je m’ennuie. J’en viens clairement à penser, déjà, à me reconvertir. Je songe à travailler en bibliothèque, à écrire des romans de littérature jeunesse ou à faire de la poterie. Malgré tout, je m’inscris à une formation qui a lieu dans ma ZAP (zone d’animation pédagogique) sur le numérique dans l’enseignement des lettres. Après tout, je n’ai rien à perdre.

Un monde de possibles s’ouvre alors à moi et relance mon appétence pour mon travail. J’utilise le tableau numérique pour son interactivité et non la seule vidéo projection. Je m’achète une tablette, qui elle-même me fait mener une certaine veille pédagogique via mon inscription à Twitter. Et je cherche tout ce qui pourrait me redonner du cœur à l’ouvrage. C’est alors que mes pérégrinations numériques me mènent au concept de la classe inversée. Mon appétence redevient appétit. Ne me manque que le cran pour oser cette nouvelle pratique.

Le déclic

En janvier 2014, j’assiste à une intervention de Marie Soulié à Eidos 64 (forum des pratiques numériques pour l’éducation) sur cette démarche pédagogique. C’est le déclic que j’attendais. L’envie se meut en action et je me lance.

Fin de l’année scolaire 2015-2016. Chaque séquence est un nouveau défi, tant pour moi que pour mes élèves, et qui se combine bien à ceux posés par la réforme à venir. En effet, ils se voient à chacune d’elles proposer une mission centrée sur l’oral ou sur l’écriture. Ce projet leur est présenté sous la forme d’une capsule, de façon à favoriser leur motivation à venir en cours de français, de les rendre volontaires et prêts à agir.

En 4ème, nous étudions la poésie lyrique, mais du côté du lyrisme amoureux (afin de prendre de l’avance sur les changements de programme pour la rentrée suivante !), dans une séquence intitulée « L’amour, c’est tout un poème ! ».

Un parcours et un QR code

Au tout début de celle-ci, les élèves ont reçu le parcours qui leur permet de connaitre les différentes activités réalisées en classe et le travail à faire à la maison. Il contient également un QR code qui renvoie vers mon site où ils pourront trouver toutes les ressources numériques et les vidéos, dont celle leur présentant leur mission finale : la réalisation en groupes, grâce à SoundCloud et à ThingLink, d’une anthologie sonore de poèmes d’amour.

J’ai choisi sept textes, un par ilot, qui seront étudiés en deux temps. Tout d’abord, les groupes se verront attribuer l’un d’eux et devront en présenter la situation d’énonciation, après l’avoir lu de manière expressive. Ensuite, chacun choisit individuellement le texte qui lui plait le plus. Ainsi, de nouveaux groupes sont formés. Ces derniers doivent alors analyser de manière plus pointilleuse le poème choisi et faire part de leur travail à la classe, pour qu’elle définisse les points communs à l’écriture d’un poème lyrique amoureux, afin de préparer la rédaction finale d’un poème qui se fera seul. En effet, la problématique organisant la séquence est « comment rédiger un poème d’amour ? ».

Le point de grammaire travaillé est « les types de phrase ». Après avoir lu une leçon en ligne, chaque groupe doit réaliser une carte mentale sur cette notion et un exercice interactif avec LearningApps puis réfléchir, d’abord individuellement puis collectivement, à l’intonation de chacun de ces types. Aura lieu ensuite un jeu d’intonation en classe entière. Chaque élève pioche deux papiers : une phrase et une émotion à faire transparaitre. Il interprète cette phrase et la classe doit trouver le type de phrase et le ton employés. Le but est de bien ici les préparer à la lecture expressive qu’ils devront réaliser pour leur anthologie sonore de poèmes d’amour.

Pour ne plus inverser les homophones

Deux séances purement inversées ont lieu également en orthographe sur les homophones « quand », « quant » et « qu’en » ainsi qu’en vocabulaire autour de la fleur lexicale. La première invite les élèves à regarder une leçon lacunaire en vidéo à la maison puis, en classe, à faire un exercice d’observation pour créer une leçon sous la forme de leur choix. Elle mêle donc démarche inductive et déductive et vise la capacité de transfert des connaissances puisque les groupes doivent, pour conclure, rédiger un texte en employant correctement plusieurs fois chaque homophone.

Chaque texte est présenté et corrigé en classe entière, puis un des textes est sélectionné : il constituera la prochaine dictée. La seconde séance, elle, s’appuie sur une capsule présentant la fleur lexicale et demandant aux élèves d’en réaliser une vierge en amont du cours. Ensuite, en classe, chaque groupe choisit un des sept mots imposés et en constitue la fleur lexicale (en en donnant définitions, étymologie, mots de la même famille, synonymes, antonymes, champ lexical). Il poste ensuite son travail sur un Padlet de la classe.

Ainsi, les élèves auront à leur disposition une réserve lexicale conséquente pour nourrir leur rédaction. La difficulté pour eux réside surtout dans le fait de penser à utiliser cette réserve lors du travail. Je m’en suis effectivement rendu compte lors de la correction de leur poème ; ce temps de lecture des travaux posés sur le Padlet doit donc s’intégrer au cours, afin que les élèves soient aiguillés vers les ressources à disposition.

Un poème d’amour

Tous les éléments travaillés et les différentes activités proposées concourent donc à la concrétisation de deux projets : rédiger un poème d’amour seul, puis réaliser l’anthologie sonore. Chaque activité est rattachée à des compétences qui sont évaluées grâce à des niveaux de maitrise. Les objectifs sont explicitement formulés. L’élève sait donc où il en est, ce qu’il doit faire pour progresser et où le cours l’amène. Mon enseignement est ainsi devenu plus explicite et je n’entends plus jamais, en classe, mes élèves dire l’ancien leitmotiv : « Ça ne sert à rien. »

Afin que les différents travaux de groupe se déroulent au mieux, j’utilise les cartes de rôle d’ilots ludifiés de Rémi Massé et Béatrice Cartron. Les élèves peuvent être détective (responsable des recherches), gardien (maitre du temps, du bruit et de la parole), greffier (secrétaire), émissaire (responsable des interactions avec le professeur et de la présentation du travail à la classe), ménestrel (responsable des productions créatives du groupe, orales ou écrites) en fonction des activités proposées.

Je parle encore, ne serait-ce que pour donner les consignes, mais je m’adresse peu à la classe en son entier, puisque je me déplace entre les ilots pour aider les élèves à atteindre l’objectif fixé. Je personnalise donc mon enseignement par ces interventions qui peuvent concerner les connaissances, les compétences ou les méthodes mises en œuvre et aident les élèves là où ils en sont (et non où ils devraient être). Ceci permet d’ailleurs d’établir un rapport de confiance entre eux et moi qui désamorce souvent les conflits.

Bonheur

Alors oui, je suis parfois plus fatiguée qu’en 2013, où je restais généralement devant le tableau et près de mon bureau. Mes cours sont plus bruyants, certes, et me demandent une gestion plus énergivore afin que le niveau sonore reste propice au travail, mais ils sont plus vivants. Les élèves, pour la plus grande majorité, sont heureux de venir et de fournir des efforts pour concrétiser leur projet. Ce sont eux qui travaillent, qui se frottent à la difficulté et au savoir. De mon côté, je les accompagne dans cet effort qui les rend acteurs de leurs apprentissages. Les savoirs acquis ainsi semblent davantage ancrés dans la mémoire des élèves que ceux vus de manière magistrale, c’est en tout cas mon impression !

Et il n’est plus question de reconversion. Je me sens prête à relever les défis que les trente-quatre prochaines années (au minimum !) me réservent. Je suis de nouveau motivée par mon travail, ai fait de la pédagogie mon violon d’Ingres. Et mon archet est la classe inversée.

Annaig Collias
Professeure de lettres modernes au collège du pays d’Orthe à Peyrehorade (Landes)

Pour aller plus loin :
La présentation de la mission finale
Le parcours
Quand, quant, qu’en
Créer une fleur lexicale
Sur Twitter : @ColliasAnnaig

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Classes inversées
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