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Pour enseigner l’histoire des arts, regards interdisciplinaires

Bénédicte Duvin-Parmentier - Collection Repères pour agir second degré, série « Dispositifs », CRDP d’Amiens et CRAP-Cahiers pédagogiques

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Comme toute injonction nouvelle, l’introduction de l’histoire des arts dans les programmes officiels a fait dire à plus d’un qu’on chargeait la barque en donnant à l’école une nouvelle mission impossible, une énième « éducation à » que tout le monde, c’est-à-dire personne, serait chargé de mener à bien.
Mais ce livre a tout pour ôter aux grincheux leur ironie : difficile, après l’avoir lu, de prétendre qu’on ne peut pas, qu’il faut attendre, qu’on n’a pas les bons collègues, les structures adéquates, la formation nécessaire ou les moyens suffisants. Ce qui est dit ici donne envie.
On commence par explorer la différence de sens entre « histoire de l’art » et « histoire des arts ». Simple variante ou dénomination porteuse de sens ? L’histoire de l’art a pour objet l’étude de l’histoire des œuvres et se limite à la catégorie des beaux-arts et à l’architecture ; elle reste une affaire de spécialistes. Parler d’histoire des arts, c’est vouloir aller vers une approche des œuvres pour tous, en pariant d’abord sur un travail de réception des œuvres, les étudiant dans une perspective historique et culturelle, en mettant en collaboration plusieurs disciplines et pas seulement celles qui sont traditionnellement convoquées – un chapitre du livre est consacré à cet élargissement nécessaire.
Bref, nous sommes encouragés à passer des « projets artistiques et culturels » (au demeurant fort intéressants !) que quelques collègues renouvèlent chaque année, à une réflexion sur la culture artistique pour tous, vraiment. « Ah ben ouais, mais bon… » chantaient les Wriggles en 2002… comment faire ?

Mobilisation générale

Quelles disciplines ? Quelles ressources ? Quels arts ? Et quels élèves ? La réponse est sans appel : toutes, tous. Rectifions : tout est envisageable, tout n’est pas possible sans doute et les contraintes ne manquent pas. Avant de parler de généralisation à tous les niveaux, il faudra un temps d’exploration, d’aventure, qui ne date pas d’aujourd’hui, certes, mais dont les acquis doivent être mieux analysés, mieux diffusés. C’est ce à quoi s’emploie ce livre. Un des axes majeurs est évidemment le travail en interdisciplinarité et un chapitre en particulier explore les liens à tisser, y compris entre des domaines que tout sépare habituellement : on voit plus souvent des projets « lettres-histoire » que sciences physiques et arts plastiques... Le livre foisonne de ces récits passionnants qui déploient une extraordinaire variété de situations et d’ancrages disciplinaires proposés aux élèves.
On lit évidemment avec un intérêt redoublé, puisqu’il s’agit d’un enseignement pour tous, les chapitres qui témoignent de rencontres entre des élèves « en difficulté » et ce qu’on appelle des chefs-d’œuvre. Les enseignants qui racontent leur pratique ne sont jamais triomphalistes, témoignent de vraies découvertes, fondées sur la sensibilité, mais aussi la réflexion, sur les représentations des élèves et sur les savoirs qui permettent de les dépasser, loin du spontanéisme ou de la rencontre magique.

Prise de risques

Si l’une des contributions s’intitule explicitement « une rencontre à risques », la plupart des chapitres mentionnent, chacun à sa manière, les écueils d’une entreprise d’enseignement d’histoire des arts. Il ne s’agit donc pas que l’enthousiasme, dont ce livre regorge, dispense d’une réflexion sur les choix pédagogiques que l’on fait, leurs dérives possibles, le sens du parcours que l’on propose aux élèves. Car il s’agit bien de cela, d’une évolution du regard qui ne se décrète pas, mais se fera (ou non) grâce aux situations proposées. La difficulté de l’entreprise pourrait alors encourager certains à la déléguer à des spécialistes, et il est vrai que les partenariats avec des associations, structures ou artistes sont souvent très riches — un chapitre du livre leur est consacré. Mais ce sont les enseignants qui doivent rester les pilotes et garder le cap, sans laisser, par exemple, l’objectif de réalisation d’une œuvre dévorer le temps de la réflexion ou prendre le pas sur l’acquisition d’une certaine autonomie par les élèves.
Risque aussi, bien sûr, dans ces rencontres artistiques dont les contenus peuvent parfois heurter la sensibilité, les croyances, religieuses ou non, des élèves. Et on sait gré à certains chapitres du livre de présenter des expériences de « médiation » vers et par l’objet d’art, par l’écriture, l’oral, les recherches avec les TICE, la réalisation personnelle et collective… tout ce qui peut permettre de fructueux allers-retours entre le personnel et l’universel.

Un remède contre la timidité

Le livre donne de nombreux exemples, de nombreuses pistes, mais au-delà invite évidemment chacun à chercher de son côté comment et avec qui se lancer, sans naïveté, avec beaucoup d’idées et avec la conscience plus claire des écueils à éviter. Pour cela, le lecteur se voit proposer régulièrement des « repères », condensés historiques ou listes de ressources ou modes d’emploi. Encadrés, tableaux ou fiches aident régulièrement à voir comment passer à la pratique, dans la réalité des établissements et des classes.
L’interpellation finale, c’est la règle du jeu, met en lumière les difficultés de l’entreprise telles que tout enseignant se les formule : il serait imprudent des les juger négligeables. Mais c’est le livre tout entier qui plaide pour qu’on se lance dans l’aventure avec une pensée et un regard aiguisés.
Deux postfaces, en clôture (un artiste, Didier Lockwood, une historienne de l’art, Nadeije Laneyrie-Dagen), plaident, chacune à leur manière, pour qu’on ne verse pas dans le formalisme, et qu’on garde bien des espaces d’initiation à l’art par l’art, par des espaces et des temps de pratiques artistiques que rien ne remplacera.

Florence Castincaud


Questions à Bénédicte Duvin-Parmentier

Dans ce livre, il est bien question d’enseigner l’histoire « des arts » et non « de l’art ». En quoi ce pluriel est-il important ?

Enseigner l’histoire de l’art, ce serait ne considérer que les beaux-arts, la peinture, la sculpture et oublier toutes les autres formes artistiques. L’histoire des arts, en revanche, permet d’apporter une culture générale et une vision plus large plutôt que de faire de nos élèves des spécialistes. Entre autres, il importe de montrer que les différentes sources artistiques s’enrichissent mutuellement quand on les fait dialoguer entre elles. C’est là, me semble-t-il, ce qui fait sa force et son intérêt. On pourrait citer des exemples à l’infini, en voici deux : la mise en relation entre la musique baroque et les pas de danse de la même époque qui nous permettent de mieux saisir l’une et l’autre et l’une par l’autre ; la comparaison d’un tableau et d’un film expressionnistes qui nous aide à construire une réelle dialectique. Ce qui compte, c’est de faire de nos élèves des individus capables d’établir des ponts entre les arts, d’avoir ainsi une approche continue plutôt que fragmentée et sans cohérence.

Vous montrez tous les aspects novateurs possibles de cet enseignement, mais des enseignants de disciplines artistiques craignent que ce nouvel enseignement ne remplacent le leur, que la pratique par les élèves soit abandonnée.

En effet, l’histoire des arts a d’abord suscité de grosses inquiétudes, mais il semble que la situation commence à changer. Beaucoup de professeurs des matières artistiques en ont compris l’enjeu : l’histoire des arts peut apporter une nouvelle dimension à leur enseignement et leur donner un rôle fondamental à jouer en en devenant de véritables acteurs (ne serait-ce que par leur implication dans la nouvelle épreuve du brevet des collèges). Dans de nombreux établissements, ils sont devenus le lien indispensable autour duquel gravitent des projets. Enfin, le débat autour de l’arrivée de la théorie qui ne serait qu’un frein à la pratique s’est assez vite essoufflé, chacun comprenant qu’elles ne sont pas antinomiques, mais complémentaires.

En rassemblant les contributions pour ce livre, qu’est-ce qui vous a semblé marquant, et qu’est-ce qui peut rendre optimiste pour l’avenir de cet enseignement ?

Ce qui ressort des contributions, c’est que beaucoup de professeurs font déjà de l’histoire des arts depuis de nombreuses années et que cette dernière permet vraiment d’affiner leur regard sur leur discipline. Tous sont animés par l’envie de faire partager une passion, tous ont la certitude qu’il y a nécessité à travailler ensemble en interdisciplinarité avec des collègues qui enseignent des matières à priori peu compatibles. Chacun avec ses compétences et sans se poser en spécialiste parvient à donner une nouvelle dimension à sa discipline et à faire évoluer ses pratiques. Ce qui nous permet d’espérer, c’est de voir comment tous ces projets présentés, du plus ambitieux au plus modeste, pariant sur l’implication de chacun, professeurs et élèves, ont abouti.

Comment franchir les obstacles qui empêcheraient cette innovation de périr dans le cimetière désespérant des occasions perdues ?

Le pire des scénarios serait qu’il n’y ait pas d’histoire des arts et que chacun, se retranchant derrière le poids des programmes, l’absence de moyens financiers ou l’inertie de certains établissements, se lasse ou n’essaye même pas. Cependant, je ne crois pas qu’il en sera ainsi. Dans les stages sur l’enseignement de l’histoire des arts que j’anime, je constate un très net changement depuis quelque temps : je rencontre des collègues de plus en plus soucieux de se former, tentant des expériences ou prenant des contacts avec les musées ou la DAAC par exemple. L’épreuve au brevet des collèges et les enseignements d’exploration dès la rentrée prochaine au lycée devraient renforcer cette tendance. Peut-être prend-on aussi conscience que quand il n’y a plus grand-chose, il y encore et toujours l’art.


Bénédicte Duvin Parmentier est professeure de lettres au lycée polyvalent de Mirepoix (Ariège). Formatrice pour le second degré à l’IUFM Midi-Pyrénées, elle anime des stages concernant la relation aux arts.


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