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Billet du mois (N°457 - novembre 2007)

Pour en finir avec le statut de 1950

Par Hervé Hamon


On est tenté, en cette saison politique, d’ironiser sur les commissions qui poussent comme des champignons sous les futaies d’automne. L’art de la commission, en France, touche au sublime et décline, sur tous les tons et modes, l’art de noyer le poisson, de compromettre
l’adversaire, de taquiner les vaniteux, de balader le public et les syndicats avant de sortir du chapeau la loi ou le décret conçus dès l’origine.

Il n’empêche. Je ne puis contredire l’idée qu’une commission se penche sur « la rénovation du métier enseignant » et j’ai accepté de déposer devant elle. J’ignore si ce que je dirai aura la moindre influence. Mais je sais ce que je dirai.

Je dirai que ce qui insécurise les enseignants est très exactement le dispositif mis en place pour les sécuriser. Vus de loin, ils jouissent de privilèges exorbitants. Voici des salariés dont le patron est sans pouvoir direct, qui remplissent leur mission comme ils l’entendent, ne font l’objet d’aucun contrôle professionnel attentif, bref règnent sur leur classe et leurs élèves à leur guise, sans encourir de sanctions véritables : de quoi faire rêver n’importe quel travailleur du secteur privé.

Ces privilèges (dont la logique veut qu’on ne les perçoive plus quand on en jouit) sont indéniables dans les établissements douillets où la clientèle reste plus ou moins homogène. Mais ailleurs, le « roi » est nu. Mécontent de son propre travail et des résultats de ses élèves,
il a le sentiment d’échouer en silence, parfois de trahir, souvent d’être complice d’une sorte d’escroquerie institutionnelle et, s’il a deux sous de vertu, retourne contre lui-même pareille insatisfaction. Le statut libéral du maître, dans l’enseignement public, est un piège,
et un piège obsolète. Une machine à fabriquer du doute, non point un doute méthodique et fécond, mais un doute qui ronge et paralyse.

Je dirai, en conséquence, qu’il est non seulement imaginable mais souhaitable de faire évoluer ce statut. Quand je vois des syndicalistes dits de gauche s’accrocher fébrilement à des décrets pris en 1950, je songe qu’ils ont des réalités sociales une approche étrange et suicidaire. Je songe aussi que leur défense obsessionnelle du statu quo est un aveu de faiblesse, assorti d’une insulte aux autres travailleurs qui, eux, depuis cinquante ans, ont su
bouger, s’adapter, innover, chevaucher des mutations redoutables.

Je dirai que ce qui manque aux enseignants, c’est une culture professionnelle partagée. Une culture interdisciplinaire. Une culture de l’évaluation (des maîtres, des élèves, des établissements) qui permettrait aux ressources humaines d’être enfin connues et employées
à bon escient, aux procédures d’orientation de trouver quelque rigueur et quelque justice. Une culture autorisant la définition et la compréhension d’objectifs ainsi que la critique des performances enregistrées. Une saine culture du pouvoir, de l’autorité et du conflit où le chef, le maître, l’inspecteur seraient explicitement légitimes. Une culture qui corrigerait les déséquilibres actuels d’un système suradministré et sous-encadré.

Je dirai enfin que « l’enseignant » est devenu une fiction, et que cela est préoccupant. Le flou idéologique, l’émiettement syndical et la désyndicalisation à l’oeuvre, la diversité des conditions d’exercice et les fractures générationnelles font que l’identité des maîtres tend vers l’indéfini. Le corporatisme n’est pas un remède : tout au contraire, il aggrave le mal. Hier, on comparait l’Éducation nationale à l’Armée rouge. Aujourd’hui, elle devient un archipel d’archipels. Quand le déroulement de carrière reste conçu comme une lente migration du nord vers le sud, de la périphérie vers le centre, du froid vers le tiède et des classes dangereuses vers les refuges bourgeois, il ne faut pas s’étonner que les statuts aient
du plomb dans l’aile et que l’unité de la profession soit un mythe.

Reste la question majeure : la finalité même de cet enseignement. Il faut rénover les statuts. Mais ce n’est affaire que d’organisation. La question brûlante que cette rénovation induit est, elle, politique : voulons-nous une école méritocratique ou conservons-nous l’ambition
de la démocratiser ? Là-dessus, nous nous accommodons, dans notre pays, d’un flou beaucoup trop poli pour être honnête, un flou qu’entretiennent les couinements catégoriels.