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L’actualité de la recherche du n° 566

Portrait du lycéen en travailleur

Lisa Marx

15 janvier 2021

Parler du «  travail lycéen  » revient, en général, à aborder le travail scolaire des élèves, en classe ou en dehors. Le travail rémunéré des lycéens est rarement envisagé, sauf lorsqu’il est inclus dans des parcours d’apprentissages ou dans les stages et périodes d’alternance des plans de formation. Cependant, de nombreux élèves de lycée exercent des activités rémunérées, dans la restauration, la livraison, le commerce, les cours de soutien, la garde d’enfants etc., des activités ou petits boulots qui se déroulent bien souvent à l’abri du regard de l’institution scolaire.

Dans les recherches en sociologie de la jeunesse, l’entrée sur le marché du travail constitue une transition marquante et l’une des étapes clés de l’entrée dans la vie d’adulte, avec la décohabitation, la fin des études et l’éventuelle installation en couple. Cécile van de Velde montre que, selon les pays, ces étapes se déroulent soit de manière successive comme en France, soit de manière parallèle. Comment, dès lors, combiner le métier de lycéen, considéré comme un investissement à temps plein, et emploi à temps partiel ? Travailler en sus de ses études permet-il d’assurer une insertion professionnelle plus douce ou entraine-t-il un risque accru de décrochage ?

Contrairement aux emplois étudiants [1], peu de données existent concernant ceux des lycéens, mais deux enquêtes sur des élèves de la région parisienne, réalisées respectivement dans les années 1990 [2] et en 2015 [3], fournissent des éléments intéressants sur ce travail rémunéré hors parcours de formation (stages obligatoires, périodes d’alternance, etc.).

Un sur cinq

Les chiffres sont stables : environ un lycéen sur cinq travaille pendant la période scolaire, en soirée ou le weekend. En prenant en compte les vacances, 30 % (en 2015) à 40 % (en 1994), des élèves exercent une activité rémunérée. Le travail est plus répandu pour les élèves plus âgés, c’est-à-dire à partir de 18 ans, et pour les niveaux d’étude plus élevés, en particulier en classe de terminale. Les lycéens des filières générales exercent moins fréquemment une activité rémunérée que ceux des filières professionnelles et technologiques. Si la catégorie sociale d’appartenance n’a pas d’influence sur le fait de travailler, les lycéens des milieux modestes qui travaillent exercent plus souvent une activité intense et chronophage, potentiellement moins compatible avec les exigences scolaires.

Les raisons pour lesquelles les lycéens travaillent (ou cherchent à travailler, car toutes les recherches d’emploi n’aboutissent pas) sont variées, de l’obtention d’une certaine indépendance financière, avec l’autonomie symbolique et matérielle qu’elle confère, à la décharge du budget familial, pour certains le seul moyen de pouvoir poursuivre des études plus longues et d’obtenir un diplôme considéré comme une protection future sur le marché du travail. Ces activités, en particulier l’emploi en période scolaire, se heurtent cependant à la méfiance des acteurs du système scolaire et sont en conséquence souvent tues, perçues comme des enjeux individuels d’élèves qui se retrouvent en porte-à-faux par rapport à l’institution.

Des expériences variées

La psychologue Valérie Cohen-Scali montre que les expériences de travail des jeunes en formation peuvent varier, tant en qualité qu’en quantité, avec des effets différenciés sur la construction du soi professionnel. Analysant l’emploi étudiant dans une perspective sociologique, Vanessa Pinto distingue un pôle «  provisoire  » d’emploi passager, un pôle «  anticipation  » en lien avec l’avenir professionnel souhaité, et un pôle d’«  éternisation  », où les jeunes occupent des emplois peu qualifiés en parallèle d’échecs ou de décrochage des études. Les frontières peuvent être floues et, selon l’origine sociale, la probabilité de se retrouver dans l’une ou l’autre situation n’est pas la même.

D’autres aspects mériteraient d’être éclairés : quid du travail lycéen dans d’autres bassins scolaires et d’emploi, notamment ruraux ? Quels effets du «  capitalisme de plateforme  » (par exemple de livraison) sur le travail des jeunes ? Enfin, quelles implications du confinement, où l’on sait que 40 % des étudiants travailleurs du supérieur ont dû arrêter leur activité salariée ? [4]

Lisa Marx
Postdoctorante, chargée d’étude et de recherche, équipe Veille & Analyses à l’IFÉ-ENS de Lyon


Pour aller plus loin :

Valérie Cohen-Scali, Travailler et étudier. Formation et pratiques professionnelles, PUF, 2010.

Vanessa Pinto, À l’école du salariat. Les étudiants et leurs petits boulots, PUF, 2014.

Cécile Van de Velde, Devenir adulte. Sociologie comparée de la jeunesse en Europe, PUF, 2008.


[1Dans le supérieur, 15 à 20 % des étudiants travaillent de manière continue et régulière, et 46 % ont une activité rémunérée à un moment ou autre de l’année, pour une moitié liée aux études (stages, etc.). Ce taux d’emploi varie fortement en fonction des filières. Voir Observatoire national de la vie étudiante, Enquête nationale conditions de vie des étudiants 2016. L’activité rémunérée des étudiants, 2017.

[2Robert Ballion, Les lycéens et leurs petits boulots, Hachette Éducation, 1994.

[3Bureau de sociologie appliquée, région Ile-de-France, Étude sur le travail rémunéré des lycéens. Synthèse des résultats, 2015. Voir les témoignages vidéos recueillis pendant l’enquête :
https://youtu.be/4BMvG9DT384

[4Voir OVE Infos n° 42, «  La vie étudiante au temps de la pandémie de Covid-19  », septembre 2020.

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