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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

Portrait coopératif

L’ICEM 11

20 décembre 2018

Pour ce dernier portrait de l’année, nous avons emprunté une petite route de campagne pour rejoindre une école rurale tout près de Carcassonne. Un samedi matin, des professeurs des écoles se retrouvent là pour échanger sur leur métier, enrichir leurs pratiques. Le vent d’hiver reste à la porte, gommé par l’atmosphère chaleureuse d’une journée dédiée à la coopération. Rencontre sous forme de conte d’hiver avec l’ICEM-11 (Institut coopératif de l’école moderne de l’Aude), un collectif pour qui l’école se construit avec le regard des autres.


Le rendez-vous est fixé à dix heures, à Bagnoles (Aude). Ce samedi, comme partout en France, les gilets jaunes fleurissent dans les rond-points et les brasiers croisés sont autant de signes d’une époque émaillée d’accès de colère et de violence. Parfois, en franchissant un pont, on remarque ça et là les balafres et les cicatrices laissées par les inondations. Les rayons du soleil éclairent les reliefs de la Montagne Noire et l’on sait qu’au bout de la route, une belle rencontre nous attend, de celle qui s’attarde sur les fondations solides d’une société en éternelle construction. Il était une fois donc, un collectif d’enseignants qui ne se lasse pas de rechercher ensemble comment améliorer leurs pratiques professionnelles.

Ils s’appellent Nicolas, Christelle, Sarah, Séverine, Mathieu, Benoît, Lucille, Frédérique, Frédéric, Guillaume. Ils enseignent dans des contextes différents : école rurale, de centre ville, dans des quartiers populaires, dans une Calendrette, école associative aux accents occitans. Ils se retrouvent autour d’une idée commune, celle de faire de la coopération une ligne directrice pour rendre accessible les apprentissages à tous les élèves. Ils sont venus avec leurs enfants qui emplissent les lieux des sons joyeux de leurs jeux. Les adultes, eux, sont installés dans l’une des deux salles de classe de la petite école appartenant à un regroupement pédagogique intercommunal (RPI). La classe est celle de Frédérique. Dans la disposition des lieux, sur les affiches, on déniche les traces d’une pédagogie coopérative.

Frédéric, enseignant à Malves-Minervois, dans le même RPI, est venu en curieux, intéressé par les méthodes mises en œuvre par sa collègue avec ses élèves. Il a, dit-il, des pratiques plutôt traditionnelles, avec une dimension collective. Nicolas le rassure. Ici, l’approche n’est pas sectaire. Pédagogie Freinet ou pas, l’ouverture est de mise. Les présentations s’accompagnent d’un café chaud, d’une part de gâteau.

Une visite et des questions

Avant de s’installer autour de la table pour un traditionnel « quoi de neuf ? », on visite l’école. Les regards s’attardent sur des détails que seuls des enseignants en école primaire savent dénicher, des installations propices à des activités, des astuces pour les faciliter. Les travaux réalisés laissent une trace de ce qui se fait, en laissant deviner les méthodes qui les ont guidés. Les questions fusent. Une mallette de duplication pour les clés USB attire l’attention. Elle semble désuète à l’heure de l’espace numérique de travail mais on devine les supports partagés, les réalisations conservées pour être montrées et enrichies à la maison. Les deux salles de classe sont séparées par un vaste hall pour lequel les participants imaginent, en cheminant, de multiples usages. Dans la cour, les marronniers dénudés par le vent offrent un air intemporel à cette école de campagne.

La visite est le prélude aux échanges, une mise en bouche pour dénicher les sujets qui seront explorés tout au long de la journée. Le menu est affiché sur le tableau, composé d’un conseil qui déterminera les ateliers du jour, avec en face le temps accordé pour chaque moment. Le « quoi de neuf ? » offre un panorama sur le contexte de chacun, les questions que l’on se pose et aimerait explorer en collectif.

Mathieu est remplaçant et change souvent d’école. Cette semaine, il était dans une classe organisée en mode flexible qui fonctionnait mal. Il a perçu toutes les difficultés rencontrées par l’enseignante titulaire pour mettre en œuvre une pédagogie privilégiant l’autonomie et les travaux de groupe. Il interroge : «  Quels sont les préalables pour instaurer une classe coopérative ? ». Lucille, dont la classe compte un élève avec des troubles de comportement, se demande « comment adapter la règle à chacun et trouver la limite malgré le handicap ». Sarah a initié des débats philosophiques pour son groupe de grande section-CP afin d’impliquer tous les élèves, y compris ceux qui « font les marioles ». Christelle enseigne dans un quartier défavorisé. Elle raconte comment elle utilise aussi les débats philosophiques pour que ses élèves trouvent un sens à l’école. La famille, le dernier thème débattu, a révélé des situations variées attisant l’écoute et la curiosité. « C’était énorme. Mais comment faire pour amener le français et les maths de façon à ce que cela les intéresse autant ? ». Benoît se demande « comment tenir le programme tout en gardant la classe vivante ».

À plusieurs reprises, le terme de « lâcher prise » a été prononcé, ce lâcher prise nécessaire pour que les élèves gagnent en autonomie, deviennent à leur tour tuteur. Le tour de table révèle les réalités d’un quotidien où le souci d’une école qui fait sens nécessite une pédagogie solide et qui sans cesse s’adapte.

Pour tous les enfants

De toutes les interrogations posées naissent des thèmes à explorer que le temps du conseil cherche à synthétiser. Comment donner du sens pour tous les enfants, y compris ceux qui ont des besoins particuliers, intellectuellement précoces, dys ou en situation de handicap ? Comment organiser la classe, les temps différents ? Quel cadre poser pour favoriser la coopération ? Qu’est ce qu’on met en place en premier ? Le besoin de concret s’affirme. L’atelier portera donc sur des échanges de pratiques, des exemples d’outils non pas parce qu’ils sont jolis mais parce qu’on les utilise et qu’ils ont fait leurs preuves.

Frédéric raconte qu’il vit comme une chance la présence d’un groupe de non-lecteurs dans sa classe de CE1-CE2. Elle lui a permis de mettre en place à petite dose des pratiques coopératives autour des « Petites histoires à lire » éditées par le PEMF (éditions de la pédagogie Freinet). Le temps de travaux en groupe lui permet de travailler plus avec les élèves qui ont besoin de revoir ou d’approfondir des notions. Pour construire la coopération, Séverine vante les mérites des jeux. On cite « Pique-plumes », on compare les utilisations du « Compte est bon », des outils faciles à utiliser.

Christelle explique qu’il faut veiller à des moments « où aucun élève ne peut se dire qu’il est nul » en proposant des activités où chacun ose s’exprimer, trouve sa place dans la classe. Elle cite le conseil, les débats philosophiques, les ateliers scientifiques, les discussions autour d’une « image du jour » commentée en collectif. Tout cela est possible si des règles et des rituels sont définis, connus, partagés, amendés.

Mettre les idées en commun

La coopération se construit aussi dans des projets menés en commun. D’autres exemples fusent : les lectures préparées par des CE2-CM1 destinées à une classe de maternelle, construction d’un jeu de conjugaison, d’une marelle pour une étude pratique de la géométrie, par exemple. Guillaume préconise la décoration de la classe avec les élèves pour développer le sens d’appartenance, faire groupe. Les propositions dénotent la nécessité de s’adresser à tous, y compris à ceux dont les parents accordent peu de sens à l’école, aux enfants aussi qui arrivent la tête pleine de problèmes trop grands pour eux. « Qu’est ce que l’enfant vient faire à l’école ? ». L’élève doit revenir à la maison avec des récits, savoir lui-même ce qu’il a appris et stimuler à son tour ses parents. Les échanges s’attardent sur les bénéfices du plan de travail individuel, celui qui permettra à l’enfant à haut potentiel de développer son autonomie tandis qu’un de ses camarades sera plus guidé. Séverine résume ce qui est essentiel : « Exiger de chaque élève ce qu’il peut faire au maximum. »

On note sur son cahier les idées à reprendre dans sa pratique, on s’écoute, on s’interroge. Les jeux des enfants dans la cour semblent donner corps à cette école sur qui, en ce samedi matin, on se penche pour perfectionner encore ses pratiques. La journée n’en est qu’à sa moitié, lorsqu’une fois le repas partagé, je referme la porte sur ce groupe d’enseignants pour qui la coopération est un engagement collectif. Il était une fois par un samedi d’hiver, des professeurs des écoles réunis dans un petit village, loin des tumultes du jour. Ils vécurent pédagogiquement heureux et eurent de nombreux élèves épanouis.

Monique Royer

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Lorsque deux enfants, deux élèves ou deux adultes coopèrent, ils apprennent au travers des échanges. En même temps, ils se construisent des valeurs humanistes telles que la solidarité, le partage, le respect. Des témoignages pédagogiques, des repères précis pour oser l’aventure, dépasser les embuches (uniquement en PDF).

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