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Port-au-Prince, mardi 12 janvier 2010

Par Abdallah Sabir

17 mars 2010

Lecteur assidu de notre revue à laquelle il est abonné, Abdallah Sabir nous a écrit pour apporter son témoignage et partager son expérience.
Il est professeur de sciences physiques au Lycée Français Alexandre Dumas de
Port-au-Prince, en Haïti, depuis trois ans.
Comme tous les habitants de cette ville, il a vécu une expérience traumatisante.
Dans ce texte fort et émouvant il montre le lien entre cette tragédie et son travail d’enseignant.


16 h

Les enfants sont à la maison.
Le plus grand fait ses devoirs avec une de nos amis, le moyen joue dans une chambre et la benjamine au salon avec son alphabet électronique. Tout le monde est serein. Nous sommes ensemble et chacun vaque à ses occupations.

Il faudra que je pense ce soir à pointer les élèves de la seconde A qui ont rendu le devoir-maison à temps. Ne pas oublier non plus demain, en fin de matinée, de voir avec L. Lafkih, le professeur de mathématiques de la seconde A, comment aborder le nouveau thème en option « démarches et cultures scientifiques » dans cette classe. Nous devons intervenir ensemble lui, C. Vernet, la professeure de SVT, et moi. Cela demande de la coordination.

16 h 50

Demain mercredi, c’est aussi une séance de travaux pratiques pour la terminale S... Dilemme : faut-il donner aux élèves le protocole expérimental tout fait - en ne faisant que l’exécuter, ils avanceront vite mais ils n’auront aucune initiative personnelle à prendre — ou alors faut-il laisser les élèves élaborer eux-mêmes leur protocole expérimental — ils gagneront en autonomie mais cela se paye en temps, ils ne feront qu’une partie du travail pratique — ? J’hésite... La dernière fois, c’est vrai, c’était eux-mêmes qui avaient conçu le protocole expérimental et cela avait couté une bonne partie de la séance. Ils manquent encore d’autonomie mais le programme est long et pour le baccalauréat, il faut absolument le finir... La maison est toujours aussi calme, le temps doux, tout est serein.

16 h 53

C’est à ce moment-là exactement, je l’ai su plus tard, que la benjamine appuie sur la lettre F de son alphabet électronique, F comme Fanny qui apporte des Fleurs répond l’alphabet électronique.
C’est à ce moment-là exactement que, sans avertir, sans aucun signe avant-coureur, en traitresse, la nature se déchaine. Les entrailles de la Terre se mettent à gronder dans un bruit indescriptible, terrifiant.
En une fraction de seconde, la sérénité de la maison a disparu : notre protection contre les intempéries, notre nid douillet risque à tout moment de se transformer en piège scellé. Je me retrouve à quatre mètres du bureau sous le chambranle d’une porte. Toute la maison tremble, comme maniée par un démon omnipotent.
Au lycée, comme je supervise une station de sismologie, j’ai consulté des articles qui prévoyaient un séisme majeur comme celui qui a eu lieu il y a deux siècles. J’ai donc compris tout de suite ce qui se passait. La maison continue d’être maniée dans tous les sens, vers la gauche, la droite, le haut, le bas. Je me dis que cela va durer une quinzaine de secondes. Pourvu que le plafond tienne, il ne faut pas qu’il tombe sinon c’en est fini de nous. Effectivement, après une éternité, une vingtaine de secondes, pendant lesquelles toutes les fonctions de mon cerveau se mettent en veille sauf celle de la survie, il y a un semblant de calme. Les enfants, il faut que je trouve les enfants. Je me précipite vers la sortie, ils sont là, tout le monde est là prêt à sortir.
Le benjamin commence à dévaler les escaliers quand la terre recommence son caprice encore plus fort. L’escalier en béton se met à onduler. Benjamin remonte vite. Sortir ou rester, il faut se décider, et vite. Ma hantise : la traversée du préau, soutenu seulement par des piliers. La terre continue à se déchainer et à se débattre dans tous les sens. Tant pis, il faut y aller. Je pousse tout le monde et je suis. Mes lunettes tombent, j’arrive à les ramasser, myope que je suis. En très peu de temps on parvient à dévaler les escaliers, traverser le préau et nous nous retrouvons dans la cour, ouf ! Nous sommes en un lieu plus sûr, sans rien au dessus de nos têtes. La maison a tenu, nous l’avons échappé belle.
Les enfants s’accrochent à moi, ils ne tremblent pas, ne pleurent pas, ils sont d’un calme surprenant. Je regarde au loin : un nuage de poussière est monté de la ville puis commence à retomber. Pendant les minutes qui suivent, règne un silence de mort. Le quartier, d’habitude vivant et bruyant, est devenu silencieux, même la nature se tait : les oiseaux, les insectes, tout.

Le plus grand demande comment il va faire pour son interrogation écrite du lendemain. Avant qu’il ne finisse sa phrase, la première d’une longue série de répliques très fortes se fait sentir. Ces répliques nous donnent le sentiment d’être des brindilles emportées par le vent, que même le sol sous nos pieds se dérobe mais nous sommes loin de réaliser l’ampleur du désastre.
Qu’est devenue ma femme, elle devait donner un cours à l’institut français, le bâtiment a-t-il tenu ? Je tente de la joindre avec le téléphone que j’ai dans la main, je ne sais par quel hasard. La communication s’avère impossible.
Le poste radio de la voiture annonce le séisme, et égraine les bâtiments détruits : le lycée aurait tenu mais la résidence de L. Lafkih est entièrement à terre.
Sept heures après, je reçois un message de ma femme, elle va bien, elle s’est réfugiée à l’ambassade de France.

Après deux jours à dormir à la belle étoile, toute la famille est rapatriée en France. Sur le chemin pour aller à l’aéroport, que de destructions, de personnes errant sans but… Un sentiment de culpabilité m’envahit. Le sentiment de fuir et d’abandonner des gens dans le plus grand désarroi.

Le lycée est transformé en hôpital de campagne

Tandis que l’établissement est transformé en hôpital de campagne, on procède au pointage des élèves et de leur situation. Internet et surtout les réseaux sociaux comme Facebook sont d’une grande utilité. La situation de la plupart des élèves est assez vite établie. Que L. Lafkhi n’ait pas réapparu est très inquiétant.

La réouverture du lycée est fixée au premier mars

En attendant, pour essayer de palier à la fermeture de l’établissement et tenter d’assurer une scolarité proche de la normale, surtout pour les classes d’examen, une plateforme informatique est mise en place : messagerie, transfert de fichier, outil de suivi du parcours de chaque élève inscrit. Après un début timide, les élèves se sont approprié l’outil, l’utilisent parfois comme une forme de soutien psychologique, un rattachement à un lieu familier devenu virtuel. Élèves et enseignants se sont en effet éparpillés dans plusieurs pays. Certaines disciplines se sont très bien prêtées à l’utilisation de cette plateforme informatique, d’autres beaucoup moins. C’est le cas des sciences expérimentales.

Réouverture du lycée

Je suis retourné en Haïti pour la réouverture du lycée. Début mars, les élèves étaient peu nombreux et habillés comme pour une rentrée de début d’année mais les visages étaient graves, soucieux. Les répliques se sont espacées mais restent toujours d’actualité.

Retour en classe

Des psychologues étaient présents. En plus de leurs interventions en classe, ils pouvaient rencontrer les élèves qui l’auraient désiré. Les effectifs étant réduits, je pensais que ce serait l’occasion de libérer la parole et d’aborder le vécu de chacun, il n’en a rien été. Rares étaient ceux qui voulaient aborder le sujet parmi les collégiens. Ce n’est qu’en classe de terminale que certains lycéens ont parlé de ce qu’ils avaient vécu et ressenti lors du cataclysme.

Effets du séisme

Les élèves qui sont revenus dans l’établissement sont soucieux de réussir, mais leurs réactions au séisme et aux répliques sont très différentes : certains élèves très brillants ont vu leur concentration et leur motivation s’évanouir, d’autres qui étaient peu travailleurs avant le séisme se sont jetés corps et âme dans le travail. Ces derniers font le plus souvent partie de ceux qui refusaient de parler de la catastrophe, de quelque manière que ce soit. Je pense que pour eux, le travail scolaire est tout simplement une échappatoire. La communication entres élèves et professeurs a pris une forme beaucoup plus personnelle, basée sur une plus grande confiance. Le fait d’avoir vécu intensément, partagé la même expérience y est pour beaucoup.
L’emploi du temps d’une classe dont certains élèves ont été retirés des décombres parfois plusieurs jours après le séisme, a dû être modifié pour qu’ils n’aient plus cours dans une salle à plafond bas et trop sombre.
Dans tous les cas les élèves ont développé une hypersensibilité aux moindres bruits, aux moindres vibrations et sont sans cesse aux aguets. Les tables sont bien espacées et les portes des classes grandes ouvertes

Mots tabous

Dans la cour, ou les classes, les élèves n’utilisent pratiquement jamais les mots « séisme », « tremblement de terre » ou « réplique », ces mots sont presque devenus des mots tabous. Cela me donne l’impression qu’ils pensent ou croient que les prononcer risquerait de réveiller le démon du 12 janvier tapi sous nos pieds. D’autres termes sont alors utilisés : « la chose », « l’évènement », « la tragédie »...
En classe de terminale, j’avais l’habitude de travailler en concertation avec M. Lafkih, le professeur de mathématiques. L’utilisation des mots « logarithme », « équations différentielles » suscite immédiatement chez les élèves souvenirs et réflexions sur le professeur disparu mais je ne peux pas utiliser d’autres mots à leur place.

Deux mois après la tragédie* du mardi 12 janvier 2010, le corps de L. Lafkih a été identifié.
La cérémonie que les élèves réclament aura lieu le 12 avril en mémoire des disparus (élèves et professeur).

Abdallah Sabir, professeur de sciences physiques, lycée Alexandre Dumas, Port-au-Prince, Haïti.

* Je m’aperçois que moi aussi j’ai des mots tabous.


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