Accueil > Publications > Articles en ligne > Politique et éthique du pouvoir


N° 539, Pouvoir d’agir et autonomie, de l’école au lycée

Politique et éthique du pouvoir

Michel Tozzi

Un éclairage important sur la définition du pouvoir et ses déclinaisons ou usages dans le contexte spécifique de l’établissement scolaire.

Le pouvoir est puissance (potentia), capacité d’agir. Mais il est aussi autorité (potestas), autorisation légale ou légitime, de commander, se faire obéir et punir : le pouvoir devient alors «  pouvoir sur  ». D’où le toujours possible abus de pouvoir.

Platon a bien analysé la question du rapport du pouvoir à l’éthique dans la République : le berger Gygès, qui a trouvé un anneau magique qui le rend invisible, tue son roi pour prendre le pouvoir. Calliclès en conclut qu’un homme juste qui aurait du pouvoir deviendrait injuste. Alain le dit à sa manière : «  Le pouvoir rend fou, le pouvoir absolu rend fou absolument.  » Socrate plaide l’inverse : le pouvoir ne rend pas mauvais, mais on fait parfois une erreur de jugement, en prenant le mal pour un bien. Y a-t-il donc une éthique du pouvoir ? Et quelle peut être l’éthique d’un chef d’établissement ?

Un chef d’établissement détient son pouvoir non de la force (autoproclamation), mais d’une autre autorité, supérieure à la sienne : par exemple d’une délégation hiérarchique (le ministre dans l’Éducation nationale), ou d’une élection démocratique (le conseil d’administration dans l’enseignement agricole). Son pouvoir, qui est réel (supérieur hiérarchique), est cependant limité, encadré par cette autorité, plus largement par le droit administratif et les lois de la République, qui peuvent sanctionner tout abus du pouvoir (par exemple harcèlement moral, sexuel, etc.).

La dimension politique du pouvoir

Le pouvoir du chef d’établissement ouvre le champ du politique. Celui de l’organisation de ce qui fait tenir un établissement, le vivre ensemble de cette collectivité de façon à la fois congruente et efficace, d’une part en mettant en synergie les volontés des acteurs, d’autre part en tenant compte et en régulant démocratiquement les intérêts parfois divergents des personnels, syndicats, parents, élèves, etc. Ce pouvoir peut être exercé de façon solitaire ou solidaire, en s’appuyant sur l’équipe de direction. Il peut être autocratique (décider seul) ou démocratique, en consultant le personnel pour les décisions à prendre, en élaborant des projets collectifs (projet d’établissement), en faisant vivre réellement, et non formellement, des instances impliquant ses subordonnés (enseignants, administratifs, agents), les usagers (parents), les partenaires (collectivités territoriales), les élèves (conseil d’administration, commission permanente, conseils de classe, conseil de la vie collégienne ou lycéenne, etc.).

Quelle place ?

La place laissée aux autres pour la consultation, la décision et les projets détermine le style de direction, de management. Tenir sa place (assumer son rôle), toute sa place (exercer sa puissance, sans servilité face à sa hiérarchie, et en faisant valoir son autonomie relative), rien que sa place (et non toute la place, qui impliquerait une logique de domination-soumission), et laisser une juste place aux autres acteurs constituent dans une démocratie une professionnalité complexe, un art. Une autorité peut certes détenir sa légitimité d’une instance supérieure qui délègue, mais elle y est reconnue en démocratie moins parce qu’elle est hiérarchique que parce qu’elle est compétente. Une autorité incompétente peut légalement se faire reconnaitre aux forceps, mais c’est sa compétence qui assoit véritablement sa légitimité : le rapport de force y devient respect.

Par ailleurs, réduire le pouvoir du chef d’établissement à l’aspect administratif (gérer des personnes, des biens, des locaux), qui est essentiel, serait limitatif. Car il faut avoir à l’esprit le cœur de la mission : favoriser par un lieu accueillant et des méthodes d’apprentissage adaptées la réussite scolaire des élèves, du maximum d’élèves. Ce qui relève d’un pouvoir pédagogique. Le pouvoir est important ici, malgré les réticences ou résistances, de favoriser le travail éducatif et pédagogique en équipe plutôt que le travail individuel, de susciter et d’encourager les innovations qui favorisent les apprentissages et la citoyenneté, notamment par l’organisation du travail et la formation.

Pouvoir et convictions intimes

Le pouvoir, dans le cadre d’une autorité légale, n’est pas seulement une puissance, mais une responsabilité. Responsabilité (devoir de répondre de) hiérarchique devant ses supérieurs, mais aussi, moralement plus qu’institutionnellement, devant ses subordonnés ; et surtout, éthiquement, devant soi-même. Il a ainsi une dimension éthique, au sens où l’éthique touche les convictions intimes d’un individu enracinées dans ses valeurs. La puissance, en tant que capacité d’agir, engage en effet ma liberté. Elle met en avant des choix, des décisions à prendre et assumer. Ces choix se font bien entendu dans un cadre, par exemple une réforme : une marge de manœuvre est alors ouverte, toujours ouverte, qui va du frein délibéré à des initiatives, une impulsion, un entrainement des acteurs, un accompagnement et un soutien.

Il peut donc se poser un dilemme pour un chef d’établissement, entre la loyauté due à l’institution et ses convictions intimes sur le bienfondé de ce qui lui est demandé. Sa puissance d’agir doit éthiquement être mise au service de tout ce qui est en son pouvoir pour atteindre l’objectif qu’il juge valable. Ici, même bien conseillé, la responsabilité incombe à celui qui, en dernière instance et souvent dans la solitude, décide.

Michel Tozzi
Professeur honoraire en sciences de l’éducation, université Paul-Valéry de Montpellier

Sur la librairie

 

Pouvoir d’agir et autonomie, de l’école au lycée
Prendre des initiatives, engager un processus de décision, animer une équipe, mettre en place une innovation, etc. Est-ce le domaine réservé du directeur d’école, de l’IEN, du chef d’établissement ? Au bout du compte, l’augmentation du pouvoir dans un établissement autonome, c’est celle du chef ou celle des personnels.

Voir le sommaire et les articles en ligne


 Les Cahiers pédagogiques sont une revue associative. Pour nous permettre de continuer à la publier, achetez-la, abonnez-vous et adhérez au CRAP.


  • Dans la même rubrique

  • N° 541 - Les tâches complexes à la loupe

    Bibliographie : quelques livres, articles et sites
  • N° 541 - Les tâches complexes à la loupe

    S’appuyer sur l’oral
  • N° 541 - Les tâches complexes à la loupe

    Apprendre à penser ce qu’on fait
  • N° 541 - Les tâches complexes à la loupe

    Une gymnastique de précision
  • N° 541 - Les tâches complexes à la loupe

    La place des tâches complexes dans la classe inversée
  • N°517 Tout commence en maternelle

    Mettre au centre la résolution de problèmes
  • N° 540 - Rubrique « Faits et idées »

    «   Ça m’a vraiment servi en classe !   »
  • N° 540 - Voie professionnelle : (r)évolutions en cours

    Sélection bibliographique
  • N° 540 - Voie professionnelle : (r)évolutions en cours

    Ils ont même applaudi !
  • N° 540 - Voie professionnelle : (r)évolutions en cours

    Plaidoyer pour l’alternance