Accueil > Publications > Articles en ligne > Plus ou moins présents, plus ou moins visibles


N°496 - Décrocheurs, décrochés

Plus ou moins présents, plus ou moins visibles

Abdelmajid Arbouche

Les élèves qu’on peut qualifier de « décrocheurs » ont des profils très différents. C’est d’abord une attention particulière, puis des dispositifs adaptés à chaque catégorie qui peut permettre de trouver des solutions. Exemple en lycée professionnel.

Dans notre établissement, s’emparer du thème du décrochage a d’abord été une occasion de réfléchir sur les parcours des élèves, leurs orientations, leurs difficultés scolaires. La première réaction est de considérer qu’il s’agit d’un problème extérieur au lycée : on parle d’élèves sortis du système scolaire, donc hors de notre portée, sans diplôme et sans qualification. En discutant des catégories d’élèves concernés, nous avons pu nous rendre compte d’abord de la diversité des profils, ensuite de ce qui se joue pour eux dans le fonctionnement de l’établissement. Nous avons distingué les décrocheurs-perturbateurs, les décrocheurs en désir d’insertion professionnelle et les décrocheurs en difficultés scolaires.

présents et visibles

Les « décrocheurs-perturbateurs » sont, pour beaucoup d’enseignants, ceux qui posent le plus de problèmes et pour cause. Ce sont les présents-visibles, ceux qui mettent en danger leur scolarité et perturbent le bon déroulement de la classe. Ils sont souvent exclus de cours, se retrouvant à la Vie scolaire.

À l’intention de ces élèves, nous avons créé un atelier de « session d’accrochage scolaire » (SAS). L’objectif était de les sortir des classes à certains moments de leur formation pour travailler trois axes essentiels et complémentaires : la socialisation (citoyenneté, estime de soi), les difficultés scolaires (français, mathématiques et autres) et le projet professionnel (bilan personnel, professionnel). La durée de cette action a été fixée à trois semaines pour limiter le risque de stigmatisation et de rejet, frein possible à leur réintégration ultérieure en classe. Les élèves de 2de (les « entrants » au lycée) ont été ciblés prioritairement pour cette action, car certains sont souvent considérés à tort ou à raison comme des éléments potentiellement difficiles, des révoltés fraichement débarqués et pas encore résignés sur leur sort.

absents et invisibles

Contrairement aux élèves perturbateurs, les « décrocheurs en désir d’insertion professionnelle » se caractérisent par un absentéisme lourd ou régulier. Ce sont ces absents-invisibles. Pour ces lycéens, la formation initiale n’est plus le format adapté ou approprié à leur projet. Leur désir d’insertion professionnelle est prioritaire.

L’alternance dans un centre de formation et d’apprentissage (CFA) semble être une solution à leur manque d’investissement et d’assiduité scolaire. Pour ce type d’élève, un atelier intitulé « Alternative Alternance » a été suggéré. L’idée générale est de travailler le projet professionnel pour les placer ensuite grâce à un emploi du temps aménagé en stage de quelques semaines afin qu’ils trouvent leur orientation professionnelle. Une fois leur orientation trouvée, un contrat d’apprentissage dans un CFA peut leur être soumis. Le public ciblé est également les « entrants » (seconde bac pro ou CAP). L’objectif est de repérer et réorienter ces élèves le plus tôt possible pour éviter qu’ils ne décrochent. La durée de cet atelier peut être comprise entre trois et six mois.

présents et invisibles

Quant aux « décrocheurs en difficultés scolaires », ils brillent au sein de l’établissement scolaire par leur discrétion. Ce sont les présents-invisibles. On les appelle plus communément « les décrocheurs de l’intérieur ». Ils viennent au lycée, sont bien là dans les salles de cours, mais leurs difficultés et leurs retards sont tels qu’ils décrochent des apprentissages sans faire de bruit. Les enseignants ignorent souvent leur présence, car ces élèves ne posent aucun problème de comportement et ne sont pas ancrés dans la spirale de l’absentéisme. Ils sont majoritaires au lycée professionnel et on leur prête peu d’attention.

Tous les élèves en difficultés ne sont pas engagés dans le décrochage, mais le risque de démotivation et de décrochage est réel. Pour eux, le tutorat nous a semblé le dispositif le plus adéquat. L’enseignant tuteur doit assurer un suivi tout au long du parcours scolaire, aider à l’élaboration d’un parcours de formation et d’orientation, mais surtout élaborer des activités et proposer des exercices supplémentaires au plus près des besoins de l’élève.

Premiers pas

L’action SAS (140 heures au total) a été la première à voir le jour sur le terrain. La priorité a été donnée à une classe de 1ère Bac Pro Vente, très hétérogène avec beaucoup d’élèves venus d’autres établissements, notamment de 2de générale. L’ambiance de la classe a rapidement été délétère et l’équipe pédagogique s’est sentie impuissante. Les « perturbateurs-décrocheurs » (douze élèves, soit la moitié de la classe) ont eu un emploi du temps modifié à certaines heures de la journée. Le mardi après-midi était réservé au volet éducatif avec un travail sur le comportement en classe et le projet professionnel, en particulier la recherche de stage. Le jeudi matin et le vendredi toute la journée, un volet disciplinaire a été établi, consistant à assurer les cours classiques pour qu’ils ne prennent pas trop de retard par rapport aux autres élèves de la classe. Des équipes de professeurs se sont constituées pour intervenir seuls ou en binômes. Des entretiens individuels ont été réalisés pour expliquer à ces élèves la raison de cette action tout en faisant le point sur leur avenir scolaire. L’action s’est terminée avant les vacances de Noël. Pour quel résultat ? Les élèves ont-ils changé d’attitude en classe ? Le bilan est mitigé. Pour certains, une amélioration – certes fragile – du comportement a eu lieu avec à la clé une recherche de stage concluante. Pour d’autres (quatre élèves), un conseil de discipline (avec exclusion définitive de l’établissement) et une démission ont été prononcés.

En ce qui concerne, l’action Alternative Alternance (220 heures au total), un problème de financement n’a pas permis de constituer pour l’instant une équipe d’enseignants, mais le proviseur pilote cette action composée d’une vingtaine d’élèves qui ont vu leur emploi du temps modifié pour leur permettre de trouver un stage. Cependant deux élèves sur vingt sont concrètement en stage et le proviseur manque de personnels pour accompagner ces élèves.

Enfin pour ce qui est du tutorat, deux professeurs prennent en charge actuellement cinq élèves. Ils font un point sur la semaine avec l’aide de fiches de suivi afin de vérifier si les objectifs ont été atteints (devoirs faits, rendus, absences, les difficultés particulières, etc.).

Abdelmajid Arbouche
Professeur de lettres-histoire au lycée Jean-Macé à Choisy-le-Roi (Val-de-Marne)


 Les Cahiers pédagogiques sont une revue associative. Pour nous permettre de continuer à la publier, achetez-la, abonnez-vous et adhérez au CRAP.


  • Dans la même rubrique

  • N° 535 - Arts et culture : quels parcours ?

    Bibliographie
  • N° 535 - Arts et culture : quels parcours ?

    La part de l’autre
  • N° 535 - Arts et culture : quels parcours ?

    Papageno à Vénissieux !
  • N° 535 - Arts et culture : quels parcours ?

    Poésie : au cœur de l’éducation artistique
  • N° 535 - Arts et culture : quels parcours ?

    Une battle poétique dans un lycée professionnel
  • N° 535 - Arts et culture : quels parcours ?

    Les éditions de l’Attribut : S’élever, d’urgence !
  • Nos publications

    Quelle pédagogie pour transmettre les valeurs de la République ?
  • N° 534 - Enseigner les langues aujourd’hui

    L’expérience de l’accompagnement simultané de deux langues
  • N° 534 - Enseigner les langues aujourd’hui

    Déconstruire les représentations
  • N° 534 - Enseigner les langues aujourd’hui

    Words in progress !