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Plaidoyer pour le Collège

Par André Giordan et Jérôme Saltet


L’école est très malade. Pas besoin d’être un grand médecin pour poser ce diagnostic ! La dernière rentrée scolaire nous a offert en raccourci le panorama de tous les symptômes.
Les profs sont dans un tel état de désarroi qu’ils en viennent à faire grève pratiquement le jour de la rentrée ; pas besoin de livres pour nous raconter les angoisses quotidiennes et la déprime qui guette…
Les élèves s’ennuient, ils peinent à comprendre l’intérêt des programmes. Un grand nombre décrochent…
Les parents n’ont plus confiance dans la capacité de l’école à assurer l’avenir de leurs enfants, et se tournent dès qu’ils en ont les moyens vers l’école privée, les officines de soutien scolaire.
Les pouvoirs publics constatent le gâchis des sommes gigantesques englouties dans le système pour de piètres résultats : presque 20 % des jeunes qui entrent en sixième ont des difficultés de lecture, plus de 100000 quittent l’école chaque année sans diplôme, une égalité des chances n’existe simplement pas. Que veut dire alors une « éducation nationale » ?
Dans ce grand corps malade, l’organe le plus mal en point, c’est le collège. Le collège, où les enfants deviennent des adolescents, où les choix essentiels se préparent, où les grandes questions de la vie commencent à se poser. C’est à lui qu’il faut prodiguer les soins les plus vigoureux. Pourtant, rien ne semble bouger. La réforme du collège se heurte à tous les immobilismes. D’un côté, des ministres qui se succèdent à un rythme digne de la Quatrième République, et qui faute de pouvoir s’inscrire dans la durée y vont chacun de sa « petite » réforme, souvent bâclée, toujours parcellaire, fatalement inefficace. De l’autre, les profs, lassés de cette réformite, qui se sont recroquevillés sur une position de défense.

Cessons de nous lamenter

Alors, que faire ? Cessons de nous lamenter, les solutions existent. Elles ont même été expérimentées dans des collèges français depuis plus de 20 ans !
Tout d’abord, il faut tordre le cou à trois ennemis du « vrai » changement : le mythe des moyens, les tabous et le saupoudrage.
La toute dernière grève en est l’illustration : quand il s’agit de répondre à cette question, « que faire ? », beaucoup et notamment les syndicats invoquent le dieu « Moyens ». Plus d’argent, moins de réduction de postes, plus de matériels et tout ira mieux. Disons-le tout net : c’est faux ! Malgré les réductions actuelles pour des raisons de clientélisme politique, l’école ne manque pas de moyens. Sans doute sont-ils mal répartis, pas assez sur le terrain ? L’éducation est depuis longtemps le premier budget de la Nation. Les sommes dépensées par les collectivités locales pour construire des établissements donnent le vertige : un conseil général dépense environ 20 millions d’euros pour construire un nouveau collège. Et le cout annuel moyen d’un collégien a grimpé de 33% entre 1990 et 2004 pour atteindre 7 401 € ! Dans les comparaisons internationales qui nous font si mal, les pays plus performants que nous ne dépensent pas plus par élève. Tant mieux si la société veut investir plus sur la jeunesse, mais on a d’abord besoin de mieux utiliser les moyens disponibles…
Ensuite, nous devons nous affranchir des tabous qui bloquent la réflexion et l’action. Oui, on peut changer la routine des cours d’une heure qui favorise le zapping et qui démotive. Oui, on peut supprimer l’évaluation systématique par des notes qui stigmatisent. Oui, on peut apprendre aux élèves à apprendre par eux-mêmes, pour éviter les pertes de temps à attendre que le professeur cause. Oui, on peut s’attaquer à la prédominance idiote de ces maths qui infantilisent au lieu d’apprendre à penser. Oui, Il faut changer de fond en comble les programmes pour que les savoirs dont un jeune a besoin soient au collège. Oui, le métier d’enseignant devra évoluer par un autre recrutement et une formation plus professionnelle.
Enfin, il faut apprendre à penser le changement de façon globale. Trop de réformes sont mortes de n’avoir attaqué qu’un petit bout du problème. Le socle, les rythmes, etc. … seul un projet global, cohérent a des chances de succès.

Les solutions existent

C’est à un tel projet que nous nous sommes attelés. Dessinons à grands traits, en 10 innovations clé, ce collège « idéal », fruit de 30 ans d’expérimentations et de 6 ans de veille sur les établissements qui « marchent » :

  1. Les savoirs, les savoir-être (c’est-à-dire les attitudes comme la curiosité ou l’esprit critique…), les savoir-faire (en d’autres termes les démarches comme la maitrise de l’information, les démarches scientifique ou historique, et surtout la démarche systémique, celle qui permet de comprendre les liens), mais également les savoir-vivre ensemble et les savoir-apprendre sont d’égale importance.
  2. Le programme habituel est entièrement revu. Le Collège est centré sur l’essentiel des savoirs pour un jeune d’aujourd’hui. Des contenus disciplinaires devenus indispensables pour comprendre la société, comme le droit, l’économie, la psychologie, l’anthropologie sont ajoutés. La philo démarre dès l’entrée au collège. D’autres matières sont envisagées de façon transdisciplinaire autour de l’apprendre, de l’adolescence, de la connaissance de soi et des autres.
  3. Le parcours scolaire est personnalisé par chaque adolescent. Chacun est différent, chacun n’a pas les mêmes tailles de chaussures ! Il est réparti sur 3, 4 ou 5 ans en fonction des facilités ou des difficultés des élèves. L’organisation par classes disparait au profit de « groupes de vie », qui regroupent des élèves de tous âges.
  4. L’emploi du temps des élèves n’est plus construit autour de la routine des cours d’une heure, mais autour de dispositifs très variés. Ce peuvent être des travaux personnels accompagnés, des séminaires, des conférences, des ateliers, des projets, des défis, des échanges de savoirs, des semaines à thème, etc.
  5. Des pédagogies multiples centrées sur l’autonomie des élèves sont introduites. Les élèves sont en permanence « auteurs » de leurs apprentissages. Il n’est plus question de subir ! Et pour commencer d’attendre que le prof fasse son cours. Dès que l’adolescent entre au Collège, il est mis en situation d’apprendre, le plus souvent par lui-même, au travers de contrats mensuels. Il a cependant toujours à ses côtés une personne à consulter pour répondre à sa question, à sa préoccupation ou ses attentes du moment. ! Le CDI, un cartable électronique deviennent des outils incontournables.
  6. Une nouvelle manière d’évaluer les élèves est introduite. C’est la fin des notes systématiques ! Les élèves connaissent dès leur entrée au Collège les éléments de savoirs et de compétences sur lesquels porteront les évaluations. Chaque élève peut demander lui-même d’être évalué, quand il se sent prêt sur l’un des objectifs éducatifs.
  7. Les « profs » ne sont plus les héros de leur discipline, mais des spécialistes de l’élève et des référents de culture ! « Metteur en savoirs », ils interpellent les élèves, les accompagnent, leur donnent le gout d’apprendre, les conduisent à prendre du recul et à faire le point sur leurs acquis. Leur personnalité est valorisée ; ils deviennent avant tout des « repères ». Pour être plus disponibles, ils font la totalité de leur temps de travail dans l’établissement. Ils ont à disposition un lieu personnel de travail et les moyens adéquats.
  8. Les espaces éducatifs sont fonctionnels et très variés : amphis polyvalents, ateliers, salles pour « les groupes de vie, studiolos pour le travail personnel ou en petit groupe en lien avec la médiathèque. Finies les salles de classe identiques et impersonnelles ! Chaque espace est personnalisé. Les élèves ou les groupes d’élèves personnalisent également leurs lieux. Bien sûr l’établissement prend en compte le développement durable.
  9. Le Collège est une école du « positif ». Le jeune n’est jamais stigmatisé, les efforts sont valorisés. L’erreur n’est plus une « faute », mais du matériel d’apprentissage. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait pas d’exigences dans cet établissement. Au contraire, celles-ci sont priorisées par des contrats. La sanction éventuelle devient un « plus », c’est-à-dire un travail pour la communauté.
  10. Une forme de démocratie est vécue au quotidien par tous les acteurs du Collège, permettant un apprentissage concret à la citoyenneté.

Aucune de ces dix idées n’est du domaine du rêve ou de l’utopie. Toutes ont déjà été expérimentées par nous-mêmes ou nos équipes avec succès. Et ce Collège ne coutera pas plus cher que les collèges qui se créent aujourd’hui.

André Giordan
Fondateur et directeur du Laboratoire de Didactique et Épistémologie des Sciences de Genève. Ancien instituteur, professeur de collège, animateur de banlieue, il est l’auteur et le coordonnateur de nombreuses innovations.

Jérôme Saltet
Cofondateur et directeur associé du groupe Play Bac (Les Incollables, Mon Quotidien). Il anime le blog www.changerlecole.com


Tous deux travaillent ensemble depuis six ans sur ce projet de collège et ont déjà publié ensemble deux ouvrages sur « apprendre à apprendre ».

Changer le collège c’est possible !
Coédition Playbac Éditions & Oh ! Éditions - 216 pages


Une version de cet article est également publiée sur le site EducaVox.