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L’actualité éducative du N°402 - Mars 2002

Pierre Bourdieu me donne du courage

Par Sylvie Prémisler, à propos de la disparition de Pierre Bourdieu

« Si le sociologue a un rôle, ce serait plutôt de donner des armes que de donner des leçons [2] ».

Si je ne lisais et relisais sans cesse les livres de Pierre Bourdieu, je serais peut-être devenue chef d’établissement, inspectrice, chercheuse à l’INRP ou « experte » auprès du ministre. Je dirais, par exemple « ... que je n’ai pas aimé son soutien à la grève ringarde et corporatiste des cheminots, au cours de ce funeste mouvement de décembre 1995, arc-bouté sur la défense d’acquis sociaux d’un autre âge... ». Heureusement, je suis restée enseignante-de-collège-de-banlieue et je peux librement écrire ces quelques lignes.

Ce que j’aime dans la pensée de Bourdieu ? Tout et surtout son soutien aux cheminots grévistes, parce que je ne fais pas partie des « héritiers », que personne n’est enseignant dans ma famille et que mon père a fait toute sa carrière à la SNCF. J’ajouterai que j’apprécie particulièrement le cinéma de Ken Loach [3], et que lorsque je pars en congés payés, en train, avec mon billet à 25 % de réduction, j’entends que le TGV ne déraille pas sous prétexte de dérégulation, déréglementation, contrainte extérieure, ou un quelconque ajustement structurel imposé par l’OMC Je tiens à ma peau, j’ai encore quelques combats à mener à l’Éducation nationale.

À la vérité, la pensée de Pierre Bourdieu m’est devenue vitale quand les programmes imposés par l’implacable férule des ministères Bayrou-Allègre ont mis à mort l’enseignement de l’histoire et de la géographie dans les collèges. Ne dites pas que vous n’en avez rien su... ou alors... changez de media. Interrogez-vous plutôt sur les mécanismes qui ont contribué à un tel aveuglement. Enseigner à longueur d’années sans évoquer le plus modeste concept d’histoire sociale, sans amener les élèves à identifier les moindres mécanismes de domination est au-dessus de mes forces. Le patrimoine, les commémorations, les lieux de mémoire c’est intéressant, mais à la longue ça rétrécit singulièrement les problématiques. On a l’impression de tourner en rond dans l’hexagone et ça n’aide pas vraiment à découvrir le monde. J’ai donc continué à faire de l’histoire et de la géographie, c’est-à-dire un travail critique au long duquel j’utilise cette marge de liberté qui permet de transformer l’école dans un sens plus égalitaire, plus démocratique.

« Quand je suis devenu magistrat, j’avais un idéal de justice. La même justice pour tous. Cette idée m’a fait aimer mon métier. Aujourd’hui la justice fonctionne à deux vitesses... et puis j’en ai assez du milieu des magistrats : petit, mesquin, jaloux ». C’est le juge Éric Halphen qui s’exprime. C’est curieux cette parenté avec la situation de l’école. J’aurai tendance à rajouter pour être au plus près de la description d’une salle des profs, la superficialité de la pensée à laquelle l’institution nous contraint en permanence et quelque chose qui s’apparente à la castration intellectuelle. Le juge Halphen a du courage, Bourdieu m’en donne.

Si seulement on avait plus de temps pour lire autre chose que les circulaires-oukases du ministère, du temps pour penser, du temps pour créer... Les cours que je préfère ? Quand j’ai appris à une classe à ouvrir sa gueule Bourdieu n’est pas mort. J’ai encore quelques mômes à former...

Sylvie Prémisler, enseignante depuis vingt-six ans, est professeur d’histoire et géographie dans un collège de banlieue.


[1Intervention au congrès de l’AFEF, Limoges, 1977, in Questions de sociologie, Paris, 1984.

[2Intervention au congrès de l’AFEF, Limoges, 1977, in Questions de sociologie, Paris, 1984.

[3Voir impérativement « The navigators »