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Petit éloge politique du socle commun

Par Denis Meuret,
Université de Bourgogne (Irédu), IUF.


Parmi toutes les raisons de penser que le «  socle commun de connaissances et de compétences  » est une des rares bonnes évolutions qui aient marqué récemment l’école de ce pays, je voudrais souligner ici les raisons politiques, c’est-à-dire les raisons de penser qu’une école de base orientée résolument vers le but de conduire tous les élèves à la maitrise de ce socle favoriserait l’émergence d’une société politique plus apaisée et démocratique. On me pardonnera, vu le moment où j’écris et la stratégie du candidat sortant, d’accorder dans ma réflexion une place peut-être exagérée à la prévention des idées du Front National.

Selon le sondage Ipsos sur les votes du premier tour, trois seuils surtout caractérisent le vote FN : les vieux, les cadres supérieurs, les bac + 3 et plus votent beaucoup moins FN que la moyenne. Les sans-diplômes, nombreux parmi les plus âgés, votent FN (19 %) seulement un peu plus que la moyenne (18 %), moins que les titulaires de diplômes qui vont du BEPC au bac (21 %).

Qu’il faille atteindre bac + 3 pour que la scolarité dissuade de voter FN pose problème. En raisonnant grossièrement, si l’on fait un lien direct et négatif entre valeur scolaire et vote FN, il faudrait, pour ramener le vote FN à 10 % dans les conditions économicosociales actuelles, que tous les élèves atteignent au moins un niveau de compétences proche de 570 sur l’échelle Pisa, puisque c’est à peu près le score au-dessus duquel se situent les 25 % d’élèves qui arriveront au moins à bac + 3. Or, dans les pays où les élèves faibles le sont le moins (Finlande, Corée), le premier décile est autour de 420, quand il est de 350 en France. Autant dire, un objectif irréaliste.

Mais ce lien direct n’a pas beaucoup de sens, l’histoire le montre : dans les années quarante, les jeunes Français qui se sont engagés dans la Waffen-SS étaient quasiment tous étudiants, tandis que les «  justes  » du Chambon-sur-Lignon avaient fait une scolarité fort courte. Inversement, dans les années 60, le vote d’extrême droite était insignifiant, alors que les compétences et connaissances de la population étaient inférieures à ce qu’elles sont aujourd’hui.

Ce que je crois très fortement est que, dans les circonstances actuelles, c’est-à-dire devant les menaces et les chances de la mondialisation, obtenir qu’aucun élève ne finisse sa scolarité obligatoire avec un niveau inférieur à celui des jeunes finlandais les plus faibles aurait un effet politique positif, favoriserait une société politique plus apaisée et démocratique. Je le crois pour deux types de raison.

D’abord, une augmentation des compétences et connaissances des élèves les plus faibles devrait avoir de bons effets politiques à travers ses effets économiques (plus de croissance, moins de chômage, moins d’inquiétude) et aussi à travers des effets psychologiques : diminuer la proportion d’individus effrayés par ce monde, pensant qu’ils n’y ont pas leur place, qu’ils sont menacés par les autres.

Ensuite, l’avantage politique de l’école du socle serait de répudier une certaine culture élitiste de l’école française. Selon cet argument, le vote des moins diplômés en faveur du FN s’expliquerait en partie par le sentiment d’avoir échoué à satisfaire aux normes scolaires. Le clivage de bac + 3 devrait moins aux vertus de l’école (si ses bons sujets sont immunisés, c’est bien que la culture scolaire éloigne de la barbarie) qu’à ses défauts, à sa capacité à produire, d’une part, des premiers de la classe imbus de leur supériorité (on ne peut à la fois affirmer que seuls le savoir et la culture font accéder à la pleine humanité et reprocher à l’élite scolaire de penser que les autres ne sont pas tout à fait des hommes) et, d’autre part, une masse d’élèves marqués par le souvenir d’humiliations diverses, qui en ont conçu un certain ressentiment à la fois contre les institutions et contre l’élite scolaire.