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N° 543 - Enseigner par cycles

Passer le relai

Émilie Le Cornec, David Decoopman

Aider les élèves à franchir le cap de la 6e en organisant le relai au sein du cycle 3, grâce à des entretiens individuels et à une forte implication des parents et de toute l’équipe éducative. 

« C’est comme un passage de relai réel entre l’école et le collège », m’indique une famille en ce jour d’octobre, alors que je leur demande comment ils ont vécu ces entretiens de juin en fin d’ESS [1].

Tout commence en conseil école-collège. Alors que le collège Jeanne-de-Constantinople de Nieppe est engagé depuis quelques mois dans une démarche active pour redonner la parole à l’élève et revisite complètement ses réunions parents-professeurs, il est proposé aux équipes d’associer le premier degré à cette réflexion. Nous sommes en pleine réforme du collège, le cycle 3 se construit désormais ensemble.

L’idée ? Proposer à chaque élève de CM2 un entretien individuel d’explicitation de quinze à vingt minutes, au collège, avant son entrée en 6e. Un moment symbolique. Presque solennel. Non pour parler des horaires de bus ou de la carte de cantine (informations essentielles, mais moins pédagogiques, disons-le !), mais pour faire un bilan de la scolarité de l’élève. Lui donner la parole pour qu’il évoque son ressenti, ses points forts, ses faiblesses, ses craintes et envies. Donner également la parole à sa famille, acteur essentiel de cette coéducation. Le tout dans un langage commun, en toute transparence et dans un climat de bienveillance. Un triptyque avec, enfin, comme base, l’élève. Notre volonté est aussi de « socler » la réussite de l’élève en y associant les familles afin de les accompagner, les acculturer à nos démarches d’enseignement et d’évaluation par compétences. Finalement, nous cherchons à institutionnaliser la place des parents au cœur du cycle 3.

Intégrer les parents

La balle est lancée par les équipes du collège en conseil école-collège. Et si on essayait ? Une école volontaire, peut-être ? Un directeur se réjouit à l’idée de construire avec nous ce moment et un rendez-vous est fixé avec lui, afin de définir ensemble les modalités de cette action. L’école est meilleure quand elle s’invente.

Comment s’y prendre ? Sur quel temps recevoir ces familles ? Notre volonté étant de toucher le plus grand nombre, nous décidons de proposer des rendez-vous s’étalant de 8 h 30 à 18 h 30, pour ne pas pénaliser les familles qui travaillent. Afin d’associer les enseignants de CM2, le directeur de l’école Arthur-Cornette de Nieppe propose de remplacer ses collègues sur sa journée de décharge de direction, en prenant en charge leur classe afin qu’ils puissent venir au collège pour ces entretiens. Il se chargera également des entretiens se déroulant hors temps scolaire (au-delà de 16 h 30). Au collège, on mobilise le personnel qui participera à l’action : professeurs principaux de 6e, conseillers principaux d’éducation, professeur documentaliste, psychologue de l’Éducation nationale et autres volontaires. Tous ont leur place pour ces entretiens.

Vouloir innover pour le bien des élèves impose, au moins dans un premier temps, d’accepter une charge supplémentaire de travail, des dépassements d’horaires, un travail pas forcément reconnu. Mais l’objectif prime sur les efforts et un courrier commun est enfin rédigé pour inviter les familles. Le dynamique Sepia [2] et la Cardie [3] de Lille soutiennent l’innovation.

écouter les enfants

Pour le déroulé, on s’appuie sur un protocole coécrit quelques mois plus tôt avec les professeurs de collège pour les rencontres parents-professeurs et qui s’appuie sur la recherche [4]. Ce protocole de dialogue a pour but de laisser la parole à l’élève, pour l’amener avec sa famille à formuler ses conseils. On parle autonomie, maitrise du socle, travail personnel,etc. Et l’élève prend la parole ! Toutes les familles repartent de ces entretiens avec le sourire, le sentiment d’avoir pu parler, d’avoir été écouté et entendu, d’exister ; le sentiment également d’avoir parlé de leur enfant. Pas seulement de l’élève, qui passe d’une structure à une autre, mais de cet être complexe et intime qui fait leur quotidien, de leurs souhaits et de leurs angoisses. Le sentiment, enfin, d’avoir été rassurées et accompagnées grâce aux quelques conseils donnés lors des entretiens, et le sentiment de n’être plus seules, de faire partie d’un ensemble dont l’alpha et l’oméga sont l’enfant. Leur enfant, notre élève. Quelle plus-value pour le collège ? Il est certain qu’une meilleure connaissance de nos élèves en amont est toujours utile : parcours, points d’appui et de progrès. On dirait presque un PPRE [5] pour chacun.

Un outil commun

Encore une volonté affirmée et assumée ! Travailler ensemble. Ne plus renseigner ou produire individuellement des documents qui finiront au fond du placard. Ne plus travailler seul, mais penser cycle. C’est ainsi que nous avons créé une fiche de suivi pédagogique. Une sorte de carte d’identité pédagogique de l’élève, du CP au lycée.

Un support papier à l’ère du numérique et du livret scolaire unique (LSU) ? Oui, absolument ! Pour laisser toute la place au dialogue avec l’élève et sa famille. Laisser de côté pour une fois l’outil informatique et sa tendance à catégoriser, déshumaniser pour mieux enfermer. Garder, au contraire, ce lien, humain, cet espace de parole qui dépasse ces « atteints, partiellement atteints, non atteints », certes parfois utiles, mais à d’autres moments tellement stigmatisants et si peu riches d’informations propices à faire évoluer positivement l’élève.

Les professeurs des écoles y notent des informations (positionnement de l’élève au regard du socle, éléments sur le suivi de l’élève, ses parcours, informations éducatives ; est-il délégué en primaire, par exemple ?). L’accent est mis sur l’évaluation positive. Puis nous prenons le relai sur cette fiche : une trace est conservée de l’échange. Elle sera ensuite utilisée en conseil de professeurs, en réunion parents-professeurs, et suivra l’élève jusqu’à la fin de la 3e et au-delà.

Et les élèves ? Tous les profils auront pu être observés durant ces entretiens. De l’élève impressionné au bavard, à celui vraiment à l’aise, celui fier de sa scolarité ou, enfin, celui enjolivant les choses. Cependant, un point commun : la liberté de parole. Le sentiment réel d’exister en tant qu’individu, d’être autre chose qu’un élève parmi d’autres. Faire partie d’un ensemble, mais avec ses différences. On se filme pour en reparler après les vacances d’été et se repasser la capsule en conseil école-collège à la rentrée. Celui-ci fut riche d’échanges autour de cette question.

Dans quelques semaines, se déroulera une formation d’établissement commune, associant premier et second degrés autour de « l’écoute active : un levier au service de la réussite des élèves ». Encore une occasion d’apprendre ensemble dans nos relations interdegré, interpersonnelles et entre enseignant et enseigné. Et puis, nos professeurs de collège se réuniront bientôt en conseils de professeurs durant une heure trente, pour faire le point sur les compétences de nos 6es. Ce sera l’occasion de voir comment ces entretiens seront exploités, tout en invitant les professeurs des écoles du cycle 3.

Et maintenant ? Le bilan de cette action est sans aucun doute positif. Nous avons créé du lien, favorisé l’écoute et le dialogue. Nous avons tenté de faire de chacun, durant ce temps d’échange, une personne unique, qui dépasse le cadre rigide de l’élève. Nous avons modifié l’image de ce collège d’autrefois, modélisant et lissant les personnalités de chacun, pour la faire évoluer vers une entité différente, englobant les différences pour travailler à un objectif commun. Est-ce là une solution miracle ? Chacun comprendra que non. Mais chacun comprendra aisément que cette action s’inscrit dans un processus plus global, dont l’objectif est de redonner la parole à l’élève à un moment charnière du troisième cycle. Redonner la parole à l’enfant. Se rappeler que notre métier est l’humain et que nous ne pouvons pas aborder nos élèves comme une somme d’individus identiques. Garder à l’esprit la multiplicité des parcours des élèves de nos classes, pour mieux les comprendre et articuler ces différences vers un objectif commun et partagé.

Émilie Le Cornec
Principale adjointe, collège Jeanne-de-Constantinople à Nieppe (Nord)

David Decoopman
Directeur de l’école Arthur-Cornette à Nieppe (Nord)


[1L’équipe de suivi de la scolarisation (ESS) veille à la mise en œuvre du projet personnalisé de scolarisation (PPS). Elle réunit au moins une fois par an la famille, l’enseignant référent, les enseignants de l’élève handicapé, les professionnels de santé et les professionnels des services sociaux.

[2Soutien à l’expérimentation pédagogique et à l’innovation dans l’académie.

[3Cellule académique recherche, développement, innovation, expérimentation.

[5Programme personnalisé de réussite éducative.

Sur la librairie

 

Enseigner par cycles
La réécriture des programmes de l’école obligatoire réaffirme de façon explicite la notion de cycle dans le parcours de l’élève, mise en place dès la loi d’orientation de 1989. Cela change vraiment les objectifs et les conceptions des enseignements et donc interpelle les enseignants au cœur de leur pratique de classe.

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