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Prévention

Parler de sexualité à l’école : raison et sentiments

Cécilia Germain

27 novembre 2018

Traditionnellement intégrés à l’enseignement des SVT, les cours d’éducation à la sexualité ont été délégués, dans la région grenobloise, à des intervenants extérieurs. Leur priorité : faire parler les jeunes, en redonnant une place aux sentiments dans un discours parfois trop médicalisé.


L’éducation à la sexualité a mis du temps à trouver sa place dans les écoles. Face à différentes urgences sanitaires et démographiques [1] , l’État a décidé de donner une légitimité à ce champ d’action en adoptant une série de lois [2]. Dans le cadre d’un système sociétal reposant sur la gestion du vivant, la mort et la maladie sont les moteurs de la prise de décision du politique [3].

Les épidémies d’IST (infections sexuellement transmissibles) et la gestion de la natalité représentent un enjeu majeur depuis le XIXe siècle et s’inscrivent dans des problématiques de santé publique. Dès lors, transmettre un savoir prophylactique et des informations sur le phénomène de la reproduction adaptés à chaque âge devient une priorité.

L’opinion publique et les comités de parents d’élèves ont longtemps exprimé leur opposition concernant cet enseignement. Pour trouver un consensus, l’école a toujours privilégié la transmission d’un savoir biologique intégré aux programmes de SVT (Sciences de la vie et de la Terre). Ainsi, différentes professions sont mobilisées dans le champ de l’éducation à la sexualité, que ce soit des enseignants, des professionnels du champ médical, du conseil conjugal, des bénévoles. Bien que très différentes, ces activités et métiers peuvent tous se prévaloir d’un savoir-faire particulier pour sensibiliser les jeunes aux risques liés à la sexualité.

Difficultés

Grâce à notre enquête de terrain, nous avons pris connaissance des difficultés rencontrées par les enseignants lors des séances d’éducation à la sexualité. Il s’avère délicat pour eux de parler de sexualité et de relations amoureuses à des élèves qu’ils côtoient toute l’année et qu’ils connaissent personnellement. Lors de ces conversations, un malaise peut s’installer, et il est parfois difficile de répondre aux questionnements des jeunes sans avoir le sentiment de perdre la face [4]. Ce constat va de pair avec le souhait des jeunes : 55,6% [5] d’entre eux pensent que c’est le personnel d’un centre de planification qui devrait faire les séances d’éducation à la sexualité.

Face à ce malaise, les chefs d’établissements ont décidé de déléguer cette tâche à des intervenants extérieurs. Dans le cas de la région grenobloise, il s’agit des sages-femmes et de conseillères conjugales exerçant dans les Centres de planification et d’éducation familiale (CPEF).

Imposer sa pédagogie dans le domaine de la prévention des risques n’est pas une chose aisée. Comme nous l’avons constaté à l’aide d’entretiens avec le personnel des CPEF, les membres de l’Éducation nationale et les intervenantes extérieures débattent du moyen le plus adapté pour sensibiliser les jeunes. Les chefs d’établissements préfèrent aborder la sexualité au regard des risques qu’elle représente, tandis que les membres du CPEF optent pour un discours mettant en avant l’affectivité. Malgré tout, les professionnels de l’éducation et les membres du centre de planification ont le même objectif : faire en sorte que les jeunes restent en bonne santé.

Concernant l’éducation à la sexualité, l’école opte pour une logique de rentabilité. Il faut en peu de temps sensibiliser les jeunes à la gestion des risques. Par conséquent, les intervenantes ne peuvent pas faire leur travail dans de bonnes conditions. Depuis quelques années, les peurs liées au sida commencent à s’effacer, car cette maladie n’est plus considérée comme étant mortelle. L’attention portée à l’éducation à la sexualité s’est donc relâchée. Seules des urgences comme un nombre de grossesses trop élevées au sein de leurs collèges et lycées poussent les chefs d’établissement à demander des séances supplémentaires. Les thématiques des interventions ne sont plus les mêmes : si la contraception reste une préoccupation centrale, la prévention des IST est mise en retrait, faute de temps.

La parole comme outil

Toute la pédagogie des intervenantes du CPEF est basée sur la parole : faire parler les jeunes représente pour elles un outil clé de la prévention. C’est à l’aide de cette parole que la séance se construit, au fur et à mesure des interrogations et des témoignages. Selon les classes, le débat remporte plus ou moins de succès. Le repli vers d’autres outils d’animation se fait lorsque les intervenants n’arrivent pas à faire émerger une discussion. Le recours à la parole a deux fonctions lors des animations. Il permet, d’une part, d’évaluer les connaissances préexistantes et, d’autre part, de contrôler les « bonnes pratiques sexuelles », celles qui mettent en exergue les principes de gestion des risques contre les grossesses non désirées et les IST.

Malgré la prédominance d’une forme de médicalisation du discours sur la sexualité, la place des sentiments dans les relations affectives est fréquemment abordée lors des séances. Parler des émotions permet une meilleure assimilation des pratiques préventives et renforce l’autocontrôle. Le cours magistral n’est pas un procédé adéquat pour que l’information sanitaire devienne une pratique effective. Il faut illustrer les conseils prophylactiques à l’aide de récits de vie, pour faciliter la compréhension des discours préventifs.

Le récit d’expérience conté par certaines intervenantes sur leurs propres IST permet aux jeunes d’en tirer une maxime : la maladie n’a pas de frontière sociale, elle peut toucher tout le monde. Le savoir biologique et médical ne suffisant pas, il faut mettre en écho ces informations avec des données concrètes d’où la place laissée aux discours sur les émotions et le recours aux récits de vie.

La domestication des sentiments

Le but de cet enseignement est de rendre les jeunes autonomes face à leurs pratiques préventives et contraceptives. Les intervenants et enseignants ont pour mission de les rendre aptes à gérer de façon autonome leur santé, leur capacité à procréer. Il faut que l’adolescent incorpore les « bonnes pratiques préventives » pour pouvoir devenir autonome et ne pas connaître d’échec.

Dans la gestion des risques, l’autonomie comprend ici un apprentissage de la domestication des sentiments. Le jeune doit prendre conscience des faiblesses qui animent l’Homme amoureux, pour être apte à gérer sa sexualité de manière « responsable ». En d’autres termes, la clé d’une bonne prévention selon les intervenantes du CPEF peut être résumée de la manière suivante : l’adolescent ne doit pas se laisser aveugler par la passion, les sentiments, et dans un élan fougueux oublier les principes de prévention. Il doit prendre conscience de la part d’irrationalité qui anime le sentiment amoureux et rester en alerte. L’éducation à la sexualité par l’utilisation de la parole, du partage d’expériences, permet de rationaliser le sentiment amoureux et ainsi de contrer les échecs.

Ce qu’en pensent les jeunes

Les jeunes font preuve d’une réception critique des séances d’éducation à la sexualité. Ils saluent les efforts des intervenants pour présenter les différents moyens de contraception, ils regrettent en revanche de ne pas avoir suffisamment accès à des récits d’expériences et des anecdotes provenant d’individus d’un âge proche du leur.
Nous avons souligné la question de l’objectivité dans la transmission des savoirs sur la sexualité. Malgré leur respect de la déontologie, les intervenantes que nous avons rencontrées ont souvent des points de vue marqués et n’hésitent pas à exprimer des jugements moraux à l’égard de certaines pratiques [6]. Les jeunes ne semblent pas accorder beaucoup d’importance à ces préconisations morales, car les cours d’éducation à la sexualité ne sont pas leurs seules sources d’informations. En effet, la famille, les médias et les pairs jouent également un rôle central. Grâce aux informations récoltées auprès des différentes instances de socialisation, ils conçoivent donc une forme de bricolage, construit avec les éléments qui leur semblent les plus pertinents.

Cécilia Germain
Docteure en sociologie, université Grenoble-Alpes


À lire également sur note site :
Désintox - Rumeurs sur l’éducation sexuelle à l’école : le retour, par Florence Castincaud


[1Le début du XXe siècle voit émerger plusieurs initiatives pour organiser l’éducation à la sexualité, concourant vers un seul et même objectif, celui de favoriser le nombre de naissances d’enfants en bonne santé, par nécessité démographique. Il faut donc lutter contre la diminution de la fécondité et l’augmentation de la transmission de maladies vénériennes. Depuis la légalisation de la contraception et de l’avortement, ces initiatives se sont pérennisées, puis renforcées avec l’arrivée du sida dans les années 1980 et 1990.

[2Après la Seconde Guerre mondiale, le plan Langevin-Wallon ; dans les années 1970, la circulaire Fontanet ; en 1985, la circulaire Chevènement. La loi du 4 juillet 2001 relative à l’interruption volontaire de grossesse et à la contraception rend obligatoire, au travers de son application par la circulaire de 2003, l’éducation à la sexualité dans les écoles, les collèges et les lycées, à raison d’au moins trois séances annuelles et par groupes d’âge homogène.

[3Michel Foucault, Histoire de la sexualité I, La volonté de savoir, Gallimard, Tel, 1976.

[4Erving GOFFMAN, La mise en scène de la vie quotidienne, 1. La présentation de soi, Minuit, Le sens commun, 2001.

[5Ce pourcentage est calculé sur la base d’un échantillon de 239 personnes interrogées par le biais d’un questionnaire dans le cadre de notre recherche doctorale.

[6Nous pensons ici à un échange avec une adolescente, à laquelle l’intervenante du CPEF expliquait que ce n’était pas gênant de débuter sa vie sexuelle tôt, mais qu’il fallait rester en couple avec la même personne par la suite.

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