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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

Ouvrir les fenêtres de la classe rurale

Romance Cornet

6 octobre 2017

École des villes et école des champs, la différence existe-t-elle encore lorsque la classe vit, bruisse, s’ouvre vers d’autres horizons, interroge le monde pour mieux le comprendre ? Romance Cornet, enseignante à l’école élémentaire du Mont Tournier dans le village de Champagneux, en Savoie, a adopté la pédagogie coopérative et la voie du numérique pour donner toutes les chances à chacun de ses élèves d’apprivoiser les apprentissages.


Enseignante depuis quatorze ans, elle a fait le choix, dès sa deuxième année de métier, d’intervenir auprès d’une CLIS (classe pour l’inclusion scolaire). Elle vit une expérience intéressante où elle doit quasiment tout inventer pour « prendre les enfants là où ils étaient et les emmener vers les apprentissages ». Elle met en œuvre une pédagogie différenciée avec des plans de travail. Elle est ensuite enseignante remplaçante principalement dans des classes spécialisées, puis, pendant deux ans, travaille en temps partiel sur des postes fractionnés. Elle se pose enfin avec une classe rurale de CM1-CM2, où elle peut mettre en place des choses sur la durée.

Elle lit, puise dans la pédagogie Freinet des idées pour compléter les plans de travail en mathématiques et en français, instille de la coopération avec des conseils d’élèves et des médiateurs, installe le rituel du « quoi de neuf », utilise la pédagogie de projet. « J’ai réajusté, j’ai tâtonné. Je suis restée trois ans dans cette école avec des changements de classe. En gardant les enfants deux ans voire trois, on voit en deuxième année comment les choses sont prises en charge par les élèves. » Son poste suivant est celui qu’elle occupe encore aujourd’hui, à Champagneux en Savoie, un poste de directrice sans décharge et d’enseignante en CM1-CM2.

Pas toute seule

Sa pratique est toujours orientée vers la pédagogie coopérative et les plans de travail. Elle a rajouté entre temps les ceintures de compétences, et, à l’occasion de l’arrivée d’un tableau interactif et d’une classe mobile, l’utilisation de Twitter. « Un monde différent s’est ouvert. J’ai vu que je n’étais pas toute seule à travailler comme cela dans ma classe. » Elle découvre les twittclasses interclasses, inter pays, développe des projets de correspondance aux apprentissages multiples. « Cela permet d’ouvrir la classe et de faire voyager mes élèves ailleurs, différemment. » Elle échange au sein du groupe départemental ICEM-Pédagogie Freinet de Savoie, mais aussi au sein de groupes tels que l’association Twictée, EmcPartageons par exemple. Et chaque année, elle évolue vers plus de différenciation, plus de prise en compte du bien être à l’école.

« J’ai toujours été très projet, avec l’idée de faire sortir les élèves de la classe, de raccrocher les apprentissages au concret, de correspondre avec d’autres classes, de mener des projets liés à notre environnement. » Pour elle, Twitter a permis une ouverture encore plus grande tout en contournant les difficultés de déplacements rencontrées par les classes en milieu rural. « La Twictée, au-delà de l’orthographe et du dispositif, permet d’échanger avec d’autres qui peuvent être en France ou à l’étranger. »

Skype et des enveloppes

A l’occasion de ces échanges, les apprentissages font un détour vers la géographie. Parfois, comme avec une classe du Québec, ils se font par Skype, avec auparavant la préparation d’un questionnaire. Les correspondances se développent aussi avec Clément Aplati, un petit personnage aplati par un tableau et qui voyage dans une enveloppe. Il revient de ses périples avec des photos et des textes décrivant la région visitée en France ou à l’étranger. « On saisit toutes les opportunités, au quotidien de la classe c’est vraiment ça. »

Une question d’un élève sur les ouragans dans les Antilles françaises alimente un cours de sciences pour comprendre le phénomène, voir comment et où cela se passe. « On saisit ce qui nous arrive par les enfants pour qu’ils puissent être forces de proposition. » Elle prend soin de rattacher chaque projet au programme. Elle cite le projet cinéma l’an passé, et les bulles d’actualités produites, un projet apprécié par les élèves et l’intervenant, tellement qu’il a proposé cette année de travailler autour d’un concours de chant.

Elle raconte le projet d’écriture collaborative lancé par des enseignantes québécoises avec d’autres classes francophones, qui dure depuis trois ans et s’appuie sur « Animehistoire ». Chaque classe écrit une partie d’une histoire commune, illustre celle des autres avec des animations, des vidéos en utilisant la réalité augmentée. « Les élèves adorent car cela mobilise différentes compétences et les valide. »

Une histoire de l’école

L’année dernière, la classe a également participé en histoire aux Savanturiers. Le thème, choisi à l’issue d’une discussion, était celui de l’histoire de l’école. Un questionnaire a été construit pour trouver des informations au sein des familles. Les données ainsi recueillies ont été enrichies par des lectures, par des témoins extérieurs aussi, comme le maire ou les bibliothécaires. Ce sont eux qui sont allés aux archives départementales rechercher des éléments pour aller plus loin encore dans le temps, trouver des traces de ce qu’était l’école il y a un siècle et au-delà.

Des objets ont été rapportés pour illustrer les différences entre les villes et les campagnes, comparer entre hier et aujourd’hui. Une frise chronologique a été utilisée pour raccrocher dans le temps les événements, les périodes repérées. Une exposition a été organisée en fin d’année. Une chercheuse associée a aidé la classe à formaliser le travail sous forme de protocole de recherche et les élèves ont consigné leurs découvertes dans un carnet de chercheur. « C’est une façon de traiter le programme, pas forcément dans l’ordre. C’est du lâcher-prise car je préfère avoir des élèves attentifs et motivés plutôt que de chercher l’exhaustivité. »

Elle souligne que tous les élèves participent même les plus faibles. Avec AnimeHistoire, par exemple, il y a des phases collectives où l’on décide, crée en commun, et des phases plus individuelles de rédaction, des moments où le synopsis est imaginé, d’autres où il faut rechercher les prises de vue, le matériel. Tous les enfants peuvent contribuer, s’épanouir dans une phase qui leur correspond. « Dans mon plan de travail, j’essaie de raccrocher des choses autres que l’écrit, un jeu, une production pour montrer que l’on a compris. L’idée est de raccrocher tout le monde, de tolérer tout le monde et que tout le monde se tolère. Cela fait partie de la classe coopérative et de la classe tout court. »

Et avec les parents

Elle prend soin de communiquer avec les parents, de leur expliquer ce lâcher-prise, cette ruche qu’est sa classe. Elle organise la première réunion avec eux, trois à quatre semaines après la rentrée, pour laisser le temps aux élèves de comprendre et de raconter. Elle passe beaucoup de temps à expliquer les projets, à montrer les cahiers, un plan de travail, à dire comment les enfants s’organisent. « Quand on regarde une classe coopérative de l’extérieur, ça fait un peu ruche. Les élèves ont le droit de travailler à plusieurs, de bouger les tables, les chaises, de lire au coin lecture. »

A chaque projet, les parents remplissent une autorisation, le formulaire est assorti d’une description détaillée. Ce qui est fait est raconté sur Twitter ou sur le blog de l’espace numérique de travail, Beneyluschool, et un journal est édité une fois par trimestre. Les enfants qui arrivent dans la classe peuvent également être déconcertés. « Il y a beaucoup de choses à ingérer pour les nouveaux qui arrivent en classe coopérative. Ils n’ont pas l’habitude d’être autonomes, de prendre des initiatives. Il faut chercher ses outils, se repérer dans un tableau à deux entrées, savoir exprimer ses difficultés. Il faut du temps pour apprendre tout ça. »

Romance Cornet explore encore. « Plus je lis, plus je trouve de choses à faire. » Elle explore ces temps-ci le fonctionnement du cerveau pour l’expliquer à ses élèves afin qu’ils comprennent comment ils apprennent. En début d’année, lors d’un travail sur les règles de vie en classe qui portait sur les droits, les devoirs et les besoins, une petite fille a écrit « pour apprendre, on a besoin de nos neurones ». Et cette phrase l’a encouragée à poursuivre ses lectures sur ce thème. « Chaque année, je me dis que tout n’est pas parfait dans la classe, qu’on n’est pas parfait dans la classe. Je ne me verrais pas faire la même chose d’une année à l’autre sur une classe multi niveaux. » Elle a encore devant elle des années d’exploration, de tâtonnements et de projets. Et cette perspective la réjouit.

Monique Royer

Compte twitter de Romance Cornet : @Romypartage
Compte twitter de la classe : @CMChampagneux

 

Mieux apprendre avec la coopération
Lorsque deux enfants, deux élèves ou deux adultes coopèrent, ils apprennent au travers des échanges. En même temps, ils se construisent des valeurs humanistes telles que la solidarité, le partage, le respect. Des témoignages pédagogiques, des repères précis pour oser l’aventure, dépasser les embuches.

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