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L’actualité éducative du N°422 - mars 2004

Oui le collège unique est possible ! ... à condition de vouloir le mettre en œuvre... et de traduire cette volonté par des choix dans les moyens attribués.

Par Jacques Hagopian, principal de collège

La multiplicité des questions ouvertes par le débat ne doit pas nous faire oublier les principes qui fondent notre école. Les difficultés rencontrées par nombre d’élèves au collège ont fini par faire douter les enseignants eux-mêmes de la validité du postulat d’éducabilité. La tentation du retour aux « inégalités naturelles » n’est jamais très loin... et les bulletins trimestriels témoignent sans se lasser des insuffisances, lacunes et inaptitudes diverses dont souffrent nos élèves...Jacques Hagopian réfute ce point de vue et rappelle la nécessité de faire exister, dans les faits, le collège pour tous.

Dans le cadre du débat actuel sur l’école, qu’il me soit permis de faire entendre une voix, peut être singulière, mais forte de près de vingt ans d’expérience passés dans des secteurs variés (ruraux, citadins, en ZEP, établissements sensibles et prévention violence ; avec des effectifs allant de 200 à 700 élèves). Car c’est bien de collège dont il faut parler : collège unique, unique et souhaitable, unique et possible, unique et nécessaire !

Quel sens donner à unique ?

Le collège unique est le lieu où sont rassemblés tous les enfants d’une classe d’âge, de différents milieux sociaux mais dans quel but ? Il y a toujours eu un flou dans la mise en œuvre, flou dû aux marges de liberté trop importantes laissées aux interprétations et aux compromis locaux, laissant les responsables d’établissement conduire des communautés éducatives en état d’équilibre instable, équilibre susceptible d’être remis en cause à tout moment par une insulte, une rayure de voiture, un voile...
Le collège « unique » n’a jamais eu les moyens de se mettre en place, soumis qu’il était aux contradictions de différentes logiques.
À défaut d’un bien commun explicité et de moyens d’accompagnement correspondants, le collège unique oscille entre deux objectifs :
- celui de faire le tri pour le lycée d’enseignement général à partir d’un modèle de réussite prédéfini [1] ;
- et celui de conduire toute une classe d’âge en fin de 3e en lui donnant les bases minimales du citoyen, les bases pour réussir en lycée professionnel ou lycée général, les bases minimales pour continuer à se former.
La continuité de la structure fait illusion grâce au turn-over d’enseignants, ou de chefs d’établissement (usés ou promus pour services rendus), situation qui explique que dans certains collèges les élèves aient plus d’ancienneté que les personnels.

Entre massification et démocratisation

Osons l’affirmer, notre collège n’est pas qu’échec ! Ne jetons pas le bébé...
S’il est avéré que la structure a réussi la massification et échoue sur le noyau dur de l’échec scolaire, pourquoi ne retenir que ce qui ne marche pas, en oubliant ce qui fonctionne ?
Pourquoi passer sous silence la réussite de la massification : après quarante années de débats, quinze années de réformes, la scolarité obligatoire est passée de onze ans à seize ans [2] !
Pourquoi ne pas retenir les progrès de la démocratisation : l’accent est mis sur les dysfonctionnements surtout violents ; autrefois la sélection se faisait à l’externe, avant l’entrée au collège à partir d’un examen d’entrée, depuis la mise en place du collège unique elle se fait à l’interne.
Il est illusoire de penser qu’il suffirait de recréer au sein du collège des classes spécifiques pour les uns (européenne, bilingues) et professionnelles pour les autres (classe en alternance aujourd’hui) pour que les problèmes de violence et de gestion de l’hétérogénéité soient réglés sachant que les situations de violence naissent de sentiments d’injustice et de relégation.
Les professeurs de collège PEGC, puis certifiés ont prolongé le travail des Hussards noirs de la République, mais sans reconnaissance sociale : « on envoie les enseignants au charbon et l’on se plaint qu’ils soient noirs » [3]. Comment s’étonner alors que les résultats de sondages [4] menés auprès de ces mêmes enseignants indiquent qu’en 2001, 73 % des professeurs de moins de 35 ans pensent que « la vocation du collège à accueillir tous les élèves » est « un objectif irréaliste »... il faudrait ajouter dans les conditions actuelles de fonctionnement !

Souhaitable, nécessaire et possible

Cependant le collège unique est souhaitable : reconnu par le haut conseil de l’évaluation de l’école récemment et aussi par des responsables politiques de différents bords, reste à clarifier ce qu’on lui assigne comme mission.
Le collège unique est une nécessité sociale : quel autre lieu brasse encore des populations aussi diverses ? La scolarité obligatoire reste le seul lieu de rencontre, et la fin du service militaire renforce cette fonction. Le collège est une petite société qui prépare la société de demain : voulons-nous en faire un lieu de compétition, ou un lieu d’entraide, de solidarité ? « Dis-moi quel est ton collège, je te dirai quelle société tu prépares. » [5]
Le collège unique est une nécessité économique : le besoin d’une main-d’œuvre intelligente, adaptable, ouverte est un impératif pour notre pays et si distillation fractionnée [6] il doit y avoir, pourquoi ne pas la faire à partir du repérage des talents ?
Le collège unique est possible, à condition de repenser son « architecture », oser affronter la complexité des situations afin de choisir les solutions les plus appropriées.
François Dubet [7], affirme que le problème n’est pas technique, mais politique ; selon lui, trois scénarios peuvent être envisagés :
- revenir à la situation d’avant 75 : les filièresà l’issue du primaire,
- demander des moyens sans changer le modèle actuel de fonctionnement,
- inventer.
Envisager ce dernier scénario ne relève pas de l’utopie, à condition de repenser une autre architecture dont l’unité de base ne serait plus seulement la classe et le bulletin scolaire de l’élève rapporté à sa classe (moyenne, classement...).

Une autre architecture

- 1 - avec une variété de situations d’apprentissage afin de répondre à la variété par la variété : la classe ne peut plus être la seule unité de base de la construction ; les temps, les espaces, les regroupements doivent être organisés différemment. Il y a le travail en classe (apprendre des connaissances), mais il doit y avoir aussi le travail sous forme de projets (recherche, ré-exploitation, itinéraires de découverte...), et bien sûr le travail personnel seul ou en groupe en développant l’entraide, la solidarité (c’est de loin le sujet dominant des conseils de classe : « le manque de travail à la maison »).
L’approche disciplinaire morcelée ne suffit plus, une approche de la complexité, de l’incertitude s’impose. Elle s’est traduite, dans les années passées, par la mise en place des 10 %, des PAE, des thèmes « transversaux » et aujourd’hui par les itinéraires de découverte. Elle reste cependant trop marginale, laissée à la périphérie, au volontariat. Sans la formation préalable, l’accompagnement et la logistique nécessaires à leur réussite, sans chercher l’expérience des mouvements pédagogiques, ces dispositifs resteront inopérants et trop liés à des implications militantes.
Il est à noter que les itinéraires de découverte, même s’ils ne représentent que moins d’un dixième du temps scolaire, apportent au niveau des élèves un changement d’attitude sensible vis-à-vis de la structure. En donnant la possibilité de choisir son sujet, ses camarades, son rythme, cette forme de travail permet une réconciliation avec l’espace « école » pour ceux qui sont en situation de rejet, une autre relation avec les professeurs et accompagnateurs.

- 2 - avec d’autres formes d’évaluations basées sur les réussites, mémorisant les acquis sur les années collège, une nouvelle forme de bulletin scolaire est nécessaire pour ceux qui vont dans ces directions.

- 3 - avec des moments institués de vie de classe et d’établissement, pour développer les capacités à vivre ensemble : faire vivre la richesse du groupe, développer la confiance en soi et dans les autres, apprendre à ne pas se laisser manipuler : n’est-ce pas au collège que l’on peut le mieux travailler la différence, la ressemblance, ce qui fait identité, ce qui conduit au communautarisme ? Les acquis de la pédagogie institutionnelle peuvent nous y aider.

Le collège doit apparaître aux yeux des élèves, de leurs familles, comme un lieu ressource dans une société en perte de repères ; nous n’avons pas le choix. C’est en cela que les écoles ouvertes ont prouvé leur efficacité en permettant un changement de représentation des familles et des élèves vis-à-vis de ce lieu.
Faute d’oser la mise en place d’une nouvelle organisation, la violence perdurera, s’amplifiera ; la société laissera s’échapper une partie de ses forces, de ses atouts pour le futur.
Oui le collège unique est possible, les outils existent, il suffirait d’amplifier ici, de minorer là, et avant tout de piloter en vue d’objectifs enfin politiquement clarifiés.

Jacques Hagopian, principal de collège.


[1Aujourd’hui encore, existe-t-il une différence entre le fonctionnement du collège et celui du lycée ? En matière de structure d’enseignement, l’unité de regroupement reste la classe, l’unité de temps l’heure de cours, et en matière d’évaluation, il n’y a pas de différence notable entre le bulletin scolaire du collège et celui du lycée.

[2Pendant cette période, 100 % d’une classe d’âge a été accueillie dans un même type d’établissement et 95 % sort à présent de 3e ; en 2003, 8 % d’une classe d’âge sortait sans qualification au lieu de 35 % en 1965 ; le niveau moyen est en hausse et rien ne démontre le contraire.

[3P. Ranjard, Les enseignants persécutés, R Jauze, 1984.

[4Sondage SOFRES avril 2002 pour Le Monde de l’éducation, sondage Snes-FSU.

[5Pour un collège républicain, rapport J. Lang, avril 2001.

[6Procédure de séparation d’un mélange à partir des différences de propriétés de ses constituants.

[7Sociologue de l’éducation.