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Billet du mois (N°454 - juin 2007)

Oublier Alzheimer

Par Hervé Hamon, écrivain. Auteur de « Tant qu’il y aura des élèves » (Seuil, 2004).


Vous rappelez-vous les aventures du rapport Khrouchtchev ?
Au congrès du parti soviétique, en 1956, le premier secrétaire divulgue, à huis clos, un rapport secret où, pour la première fois, l’appareil communiste lui-même donne quelque mesure de la répression stalinienne. Le texte, par des voies détournées, atteint la presse étrangère. En France, Le Monde publie des extraits. Et aussitôt, les communistes parisiens hurlent à la désinformation, jurent que le rapport Krouchtchev n’existe pas et n’a jamais existé, qu’il est l’oeuvre de la propagande impérialiste. Il faudra attendre 1976 pour que leurs homologues italiens racontent à la presse comment les Russes ont bel et bien transmis le document aux camarades français, lesquels ont choisi de le mettre sous le boisseau pour ne pas entamer leur version de l’histoire.
Ils sont, aujourd’hui, à 2% des suffrages, et les deux choses ne me paraissent pas sans rapport. Allons-nous revivre la tentation de l’amnésie imposée, du révisionnisme sur commande, de l’Alzheimer « patriotique » ? Elle pointe, cette tentation, qu’il s’agisse du fait colonial en général, de l’Algérie en particulier, de mai 1968, bref de ce qui fâche et dérange. On est prié, si l’on « aime la France », de proscrire le libre examen, voire la recherche même. On cède au vertige de légiférer sur l’histoire, de la modifier par décret.
Drôle d’amour, qui se voudrait aveugle et muet. Drôle de patriotisme, dont la monnaie serait l’ignorance. Étrange approche de l’identité nationale que de confier cette dernière à un ministère de la Vérité. Je pense à la rafle du Vel d’hiv que De Gaulle et Mitterrand ne voulaient pas imputer à l’État français, et que Jacques Chirac a eu le courage d’inscrire à la charge de ce dernier. Je pense aux ratonnades d’octobre 1961 sur lesquelles les historiens ont amplement produit mais qui stagnent dans les limbes du discours public. Je pense au travail courageux accompli par nos voisins allemands, travail dont ils sortent grandis et pacifiés. Et je vois, observant la Pologne, les résultats de la démarche inverse.
Que nous apprend-elle donc, la mémoire vigilante, qui soit si précieux, si utile ? La complexité. Aux amateurs d’idées courtes, je rappellerai que ce sont des pieds noirs qui, en Algérie, ont attiré l’attention de la « Métropole » sur les risques d’explosion qui grandissaient, sur les droits refusés aux citoyens de troisième zone qu’étaient les Arabes et les Berbères. Aux polémistes de café du commerce, je signalerai que les libertaires de 1968 se sont très majoritairement battus pour la criminalisation du viol et la punition sévère de ceux qui s’en rendent coupables.
L’apprentissage de la complexité est le meilleur antidote à ce que la pensée partisane a de borné, de grossier et fréquemment de dangereux. C’était la gauche républicaine, au XIXe siècle, qui voulait développer l’Empire. C’est un gouvernement socialiste qui a intensifié la guerre d’Algérie et légalisé la torture. Parmi les résistants, nombre d’anciens comploteurs de l’Action française ont montré leur courage. Comme des milliers de communistes (dont la direction s’était toutefois alignée sur le pacte germano-soviétique et avait même négocié avec l’occupant).
Cela ne signifie pas que tout est trouble, que rien n’est noble. Entre dreyfusards et anti-dreyfusards, l’histoire, justement a tranché. Cela signifie que nul ne détient le monopole de la vérité, pas plus que celui du coeur ou de l’intelligence. L’exemple de ce qu’on appelle à l’emporte-pièce « mai 68 » est particulièrement éclairant. Ce mouvement antiautoritaire a engendré maintes sectes, chapelles, sous groupes, orthodoxies rivales. Mais globalement, si l’on veut bien, à quarante années de distance, le regarder avec un peu de recul critique, on s’aperçoit qu’il constitua une sorte de thérapie collective pour se défaire de la révolution, pour récuser le fantasme de la guerre civile juste et y substituer l’absolu respect de l’État de droit. Divines surprises de la dialectique.
Les enseignants, les pédagogues, ont sur ce terrain de la mémoire collective, partagée, une responsabilité éminente. Nous savons qu’une nation éclairée est une nation instruite, et qu’une nation démocratique veille à entretenir la connaissance de ce qui fut pour penser ce qui sera.
L’école est et reste l’alternative aux symptômes d’Alzheimer idéologique.