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Autorité et pouvoir d’agir

« On nous écoute ! »

Entretien avec des élèves d’un lycée franco-allemand

17 janvier 2020

Le Lycée franco-allemand de Fribourg (Allemagne) est un établissement public, binational et biculturel, bénéficiant d’un statut particulier qui trouve ses racines dans le traité d’amitié franco-allemand de 1963. En contact permanent avec des professeurs allemands et français, les élèves français et allemands profitent pleinement des deux systèmes pédagogiques. L’ensemble des organes représentant les élèves du Lycée s’appelle la SMV (Schülermitverantwortung), qui signifie la coresponsabilité des élèves. Trois représentants des élèves délégués ont accepté de répondre à une interview afin de montrer le lien entre l’exercice de la coresponsabilité et l’autorité. Elena est Franco-allemande, Jérôme Français, Jonas Allemand.


La SMV du lycée franco-allemand de Fribourg

Elena, Jérôme et Jonas : « Oui, nous avons une certaine autorité ! Cela se ressent dans les cours et dans les couloirs. Nous savons beaucoup de choses sur l’organisation du lycée : de nombreux élèves et certains enseignants viennent nous demander des renseignements divers. »

[Guillaume Chevallier : D’ailleurs au cours de cette interview, dans le bureau des élèves, un enseignant est entré pour leur demander une information à propos du fonctionnement des autorisations d’absences.]

Elena : « On nous écoute ! Lorsqu’on lance un projet, les élèves sont attentifs à nos recommandations.

Lorsque nous nous réunissons avec la direction, une fois par mois, la plupart des sujets de discussion viennent de notre part. Par exemple, quand les élèves ont des problèmes avec la cantine, quand on doit fixer des dates pour nos projets comme le tournoi de sport, quand on voudrait avoir quelques minutes pour parler devant tous les professeurs pour un projet ou un problème. Nous parlons d’égal à égal. C’est rare que les sujets soient imposés par la direction. Très souvent, elle nous donne son feu vert et la confiance est totale.

Je pense que la SMV a une bonne réputation et de l’autorité au sein de notre établissement, car nous sommes sérieux. Nous travaillons beaucoup pour les élèves et pour notre établissement, soit seuls à la maison, soit en groupe à l’école en dehors des cours, pendant les pauses, mais aussi beaucoup l’après-midi. Pour cela nous avons notre salle SMV d’environ 10m², où nous passons beaucoup de temps à planifier, discuter et organiser. Le temps de travail varie, mais on doit compter environ une heure par personne et par jour. En effet, nous organisons beaucoup de projets avec de nombreux groupes de travail au sein du conseil des élèves.

De plus, les rôles sont clairement établis entre les quatre représentants de la SMV. Moi par exemple, je m’occupe de tout ce qui est technique et web (adresses mail, site web, coordination de notre espace numérique partagé, etc), de la communication avec la direction, la CPE, la trésorière et les professeurs de liaison. Enfin, nous publions un compte-rendu de toutes nos réunions sur notre site web. On a vraiment une bonne communication et on se voit tous les jours. Nous avons un dossier numérique partagé avec tous nos documents, les informations sur les projets, les protocoles des réunions, les archives des années précédentes, etc... Cela nous permet également d’assurer la continuité entre les SMV successives.

Nous devons aussi notre autorité au sérieux et au travail des SMV précédentes. »

Jérôme : « Nous avons un rôle politique au sein du conseil des élèves qui a lieu à peu près une fois par mois.

Nous avons également un rôle représentatif auprès de la “Schulkonferenz” [équivalent du conseil d’établissement] où nous avons un tiers des voix. Alors oui, nous avons notre mot à dire et nous osons le faire ! En ce moment, par exemple, nous débattons à propos du changement des horaires de cours et nous discutons avec les professeurs, les parents et la direction d’égal à égal. Nous exprimons nos différents points de vue, qui ne sont d’ailleurs pas toujours les mêmes parmi les élèves !

Cette “Schulkonferenz” est composée de quatre représentants des parents, quatre représentants du personnel (le proviseur et trois enseignants) et quatre représentants des élèves.

Parfois, dans le quotidien, tout ne se passe pas comme prévu. Par exemple, suite à l’attentat à Strasbourg en décembre 2018, nous avions proposé d’organiser une minute de silence et la direction était d’accord. Nous avions tout prévu ! Malheureusement, la direction avait dû modifier toute notre organisation car elle n’avait pas averti les enseignants. À la fin, elle s’est excusée pour ce dysfonctionnement. »

Jonas : « C’est vrai qu’on a notre mot à dire dans cet établissement. Par exemple, en ce moment, je participe à l’élaboration de la nouvelle charte informatique. Nous avons mis en place un groupe de travail avec des parents, des professeurs et des élèves. Nous voulons permettre aux élèves de se servir des différents appareils électroniques. Cette pratique doit être encadrée et nous ne sommes pas toujours du même avis. Nous avons de nombreux désaccords.

En général, pour les projets, on nous laisse beaucoup d’autonomie. Pour cela, nous avons un bureau et un budget : 2000 euros de la part de l’école et chaque élève nous donne 1 euro en début d’année scolaire.

La direction ne peut pas nous interdire de faire un projet si on respecte certains points. C’est la loi ! »

Elena : « D’ailleurs, en tant que SMV, tous nos droits et nos devoirs sont inscrits dans la loi scolaire du Land du Bade-Wurtemberg.

Même la surface du bureau de la SMV est inscrite dans les textes : “les bâtiments scolaires prévoient une salle pour la SMV de 18 m².”

Parfois la loi nous donne également beaucoup de droits :

“La SMV doit avoir la possibilité de travailler dans tous les secteurs appropriés de l’école. [...] Cela peut également comprendre, avec consentement de la SMV :
1. des suggestions et des propositions pour l’organisation de l’enseignement dans le cadre du projet éducatif, y compris l’expérimentation de nouvelles formes d’enseignement [...]” »

[Guillaume Chevallier : Oui, l’autorité au sein de cet établissement est partagée ! Pas seulement entre la direction et les élèves mais aussi entre les enseignants et les parents. Cela nécessite de nombreuses discussions mais cela favorise également l’engagement de nos élèves.
Ainsi, lors du dernier débat à propos d’un changement d’horaire, les élèves se sont majoritairement prononcés « pour » le changement alors que les enseignants étaient majoritairement « contre ». La décision reviendra à notre « Schulkonferenz » composée d’un tiers du personnel (enseignants et direction), d’un tiers d’élèves et d’un tiers de parents.]

Propos recueillis par Guillaume Chevallier
Professeur de Sciences physiques au lycée franco-allemand de Fribourg


Pour en savoir plus :
Pour davantage d’informations : la charte de la SMV votée par le conseil des élèves le 16 avril 2018 au lycée franco-allemand de Fribourg en Allemagne

Adresse électronique des élèves délégués : smv(at)dfglfa.net

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