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N° 544 - Les écrits de travail des élèves

« On est plus passéiste à 10 ans qu’à 30 »

Entretien avec Pascal Ory

Pascal Ory est historien des idées. Il est aussi depuis peu le président de l’association des Amis de Jean Zay et il est intervenu à la Biennale de l’éducation nouvelle en novembre dernier pour remettre le prix Jean Zay aux organisateurs.

Quelle place a eu l’école dans votre choix d’être historien ?

Aussi loin que je remonte, j’ai toujours été passionné par l’Histoire, et, dès l’école primaire, je voulais être historien. Ce que j’ai mis dans ce mot a évolué avec le temps : j’ai fini par y faire converger toutes mes curiosités, en les référant non au passé (qui m’attirait dans ma jeunesse : on est plus passéiste à 10 ans qu’à 30), mais au temps, qui est devenu mon fil rouge. Le résultat de tout ça est qu’aucun de mes professeurs d’histoire-géo n’a joué de rôle dans ma vocation. En revanche, dans les récits que me font mes étudiants, je repère souvent l’influence d’un enseignant, généralement de lycée ou de classe préparatoire.

Pourquoi cette année le prix Jean Zay a-t-il été attribué à la Biennale de l’éducation nouvelle ?

L’association des Amis de Jean Zay a décidé de ne pas se contenter d’accompagner la commémoration du ministre et du républicain antifasciste, panthéonisé en 2015. Elle a choisi d’attribuer périodiquement un prix à une initiative pédagogique d’aujourd’hui, soulignant l’actualité, en plein XXIe siècle, de la démarche réformatrice de Jean Zay. Des classes ou des établissements scolaires ont été ainsi couronnés les années précédentes. En 2017, la tenue de cette Biennale nous est apparue comme la clé de voute de tout un mouvement, avec lequel nous nous sentons accordés.

Pourquoi est-ce important aujourd’hui de célébrer la mémoire de Jean Zay ?

Il faut célébrer Jean Zay parce qu’il fut un grand ministre et non parce qu’il fut le plus jeune ministre de la IIIe République ou parce qu’il resta rue de Grenelle plus de trois années d’affilée, ce qui est beaucoup pour l’époque (comme pour la nôtre). Un ministre réformateur, convaincu par les arguments des partisans de l’ « école unique » (formule qui recouvrait l’abolition de la séparation entre deux écoles publiques, l’une payante (les petits lycées), l’autre gratuite, au profit d’une organisation par degrés, avec un début de rapprochement des enseignements du second degré), ouvert aux idées de l’éducation nouvelle et, plus original encore dans ce pays si centraliste, partisan de l’expérimentation locale des réformes avant leur généralisation.

Il serait simpliste de penser qu’en tant que ministre d’une série de gouvernements dirigés par des élus de gauche, de Léon Blum à Édouard Daladier, il s’est seulement heurté à l’opposition de la droite. C’est clairement de là que vient l’enlisement progressif d’une réforme portée par une vieille tradition de gauche, à savoir la création d’une École nationale d’administration, destinée à démocratiser l’accès à la haute fonction publique, jusque-là (et jusqu’en 1945) monopole d’une école privée (l’École libre des sciences politiques). Mais les oppositions viennent aussi du sein de la gauche, pourtant unie au départ dans un Front populaire allant des radicaux aux communistes.

Une partie de la famille radicale (dont Zay fait partie) est réticente devant les mesures qui, d’après elle, compromettent la logique « méritocratique », fondée seulement sur le couple « gratuité + bourses ». Les différents corps enseignants, quant à eux, le soutiennent quand il va dans leur sens, mais s’arcboutent quand ils estiment que la réforme va diluer l’identité ici des instituteurs, là de l’enseignement technique. La plupart des enseignants manifestent de même peu d’enthousiasme à soutenir la création, en 1937, d’un ambitieux programme de « radiodiffusion scolaire ».

Ajoutons que Zay est aussi en charge des Beaux-Arts, de la recherche scientifique et, à partir de 1937, de ce qu’on appellera après guerre « jeunesse et sports ». Dans tous ces domaines, il initie des réformes décisives qui, souvent, se cristalliseront après son départ (création du CNRS) ou à la Libération (lecture publique, décentralisation théâtrale, maisons de jeunes). Dans la prison où l’a jeté Vichy, il a le temps de dresser le plan d’un « grand ministère de la Vie culturelle » qui aurait intégré tous ces départements, et dont aucun de ses successeurs n’a osé reprendre le projet.

Vous avez écrit récemment sur Charlie, sur le populisme : en quoi sommes-nous menacés par le populisme ? Comment cela se manifeste-t-il à l’école et que peuvent faire les enseignants ?

J’ai étudié le populisme dans mon récent ouvrage Peuple souverain : de la révolution populaire à la radicalité populiste, parce que je voulais donner une définition précise au phénomène. Il ne me semble pas que l’école soit un canal familier du populisme. Mais les réseaux sociaux oui. Une école qui exerce l’esprit critique de ses élèves peut jouer son rôle dans le combat culturel contre le populisme mais, en dernière analyse, « la société a toujours raison », c’est-à-dire qu’elle s’oriente en fonction de ce que la majorité croit être ses intérêts. Et ces intérêts-là sont dans le présent, pas dans le passé (à quoi, justement, elle renvoie les supposées « leçons de l’histoire »). Sans cela, on ne comprendrait pas pourquoi, par exemple, parmi les électeurs du Front national, il y a une proportion non négligeable de descendants d’immigrés. Je termine mon livre par une phrase propre à attrister certains collègues, mais que je ne peux pas ne pas écrire, puisque je la pense profondément : « On enseigne l’Histoire, mais l’Histoire n’enseigne rien. »

Propos recueillis par Jean-Michel Zakhartchouk

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Les écrits de travail des élèves
À l’école, on n’écrit pas toujours beaucoup, car on est trop souvent dans la logique de production d’un écrit bien fait, qui sera évalué ou communiqué. Or, le langage écrit est aussi un instrument intellectuel, au service du travail quotidien des élèves. Comment les faire écrire davantage ?
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