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Billet du mois (N°390, janvier 2001)

Nous ne délivrerons jamais les belles princesses

Par Philippe Lecarme


" Écoles de parents ", " comment éduquer votre enfant ", groupes de paroles, soutiens psychologiques, " parents en difficulté " : aujourd’hui il est sans doute plus facile d’être enfant, mais être parent apparaît comme un défi presque impossible, inaccessible. On ne saura jamais bien faire, c’est trop clair.

Formation continuée, groupes Balint, sessions, colloques, programmes de professionnalisation : être prof relève aussi de ces fameux métiers impossibles qu’on essaie tout de même de pratiquer le moins mal possible ; on change ses méthodes, on remet à jour ses connaissances. Sachant que les savoirs et les savoir-faire perdent si vite de leur pertinence, et qu’il faudra reprendre tout cela dans quelques années.

Dans les contes populaires le héros naît fragile et Il se lance tout de même sur les chemins, parce qu’on n’a trouvé personne d’autre pour combattre le mal. Il commence par affronter ce que les narratologues appellent " épreuve qualifiante " : berner un ogre, estourbir un brigand aider une pauvre vieille qui, en fait... Après quoi le voilà adulte il sait ce qu’il veut et où il va. Le reste se déroule tout seul : il dézingue le dragon, délivre la belle princesse et devient roi (et père de " beaucoup d’enfants " dont l’éducation sera sans nuage).

Et nous ? Le début du conte, ça va : des gens pas tellement solides qui se lancent tout de même dans l’aventure d’enseigner, ok.

Mais il est bien clair que nous passerons notre vie professionnelle à essayer, à réussir de petits trucs, à nous planter dans les grandes largeurs, à nous demander (seul ou avec d’autres) ce qui n’a pas marché, à essayer autrement... et ainsi de suite. Certains enseignants croient que leurs diplômes les ont définitivement qualifiés - ce qui prouve bien que les contes de fées sont une lecture dangereuse.

Prof ou parent aujourd’hui, c’est bien souvent la même impression : qu’on passera sa vie à apprendre à l’être. Sauf par illusion, nous ne serons jamais définitivement qualifiés, assurés à vie d’une compétence tout terrain, investis d’une véritable autorité.

Dommage tout de même Nous en resterons à l’épreuve initiale, à une qualification toujours à réparer, restaurer, remettre en cause. Immobilisés à vie dans ce moment où nous " passerons notre bac d’abord ". Jamais nous ne balaierons les dragons d’un revers de lame pour délivrer la belle princesse. Sauf par illusion.

Professionnalisés comme des bêtes, bardés d’outils, révisés-psy jusqu’au tréfonds, nous aurons toujours à affronter ce moment où on découvre une nouvelle classe, avec chaque fois la même question : est-ce que je vais savoir faire ?

Philippe Lecarme, professeur honoraire de Lettres.