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Recension parue dans le N°431 de mars 2005

Notre laïcité publique

Émile Poulat, Berg, 2003.

18 février 2005

« Nous avons éteint dans le Ciel des étoiles qu’on ne rallumera plus. Nous avons appris au travailleur, au misérable, que le Ciel ne renferme que des chimères », proclame René Viviani, ministre du Travail, à la Chambre des députés en 1908. La Chambre vote l’affichage de ce discours. « L’idéal d’une société laïque, ce n’est donc pas une parfaite neutralité, sous le signe de l’abstinence devant les hautes questions et les sujets risqués. Elle n’a pas à concilier des principes, mais des revendications, dont chacune, à la limite, menace le principe même de son existence. Elle doit établir et maintenir la loi des parties entre elles, à l’encontre de tout groupe, de tout individu qui n‘en veut que pour soi au nom de la vérité qu’il professe ou de la liberté qu’il cultive », affirme Émile Poulat, un des meilleurs connaisseurs de l’histoire et du présent de la laïcité. Il y a bien deux conceptions de la laïcité, que ce livre foisonnant mais de lecture aisée montre en action depuis deux siècles.

En action, en opposition aussi, si ce n’est qu’à plusieurs reprises des politiques ont cherché, quel que soit leur choix personnel, à faire prévaloir le réalisme, c’est-à-dire, au plan politique sur un sujet comme celui-ci, le compromis. C’est le cas déjà de la loi de 1905, qui s’écartait du projet destructeur de Combes : paradoxalement, « elle privatise les cultes, sans ôter à leur exercice son caractère public, et surtout sans privatiser les édifices du culte dont la Nation était propriétaire » et dont les collectivités territoriales continueront à assurer l’entretien ; l’église catholique ne l‘admettra qu’en 1924. C’est le cas sous le Front populaire, c’est le cas sous la IVe République, où des négociations discrètes étaient sur le point d’aboutir lorsque le régime a été renversé. Et Poulat rappelle que la Séparation n’a pas été appliquée en Algérie et dans les colonies ; elle ne l’est toujours pas en Guyane ou à Mayotte, ni, mais pour d’autres raisons, en Alsace et en Moselle ; c’est aussi l’État qui en 1920 a fait construire la grande mosquée de Paris.

La laïcité française est un ensemble construit empiriquement. Si on regarde le détail, avec la masse de données que rassemble ce livre (on regrette très vivement l’absence d’index), on voit que la distinction courante entre sphère publique et sphère privée est trop schématique pour refléter la réalité : « L’État reconnaît à l’Église toutes les libertés publiques de droit commun, mais lui refuse tout établissement officiel de droit public, sans exclure ces organismes privés ni de la reconnaissance d‘utilité publique, ni de l’association au service public, ni de subsides sur fonds publics » (les dons aux associations cultuelles, comme le denier du culte, sont déductibles à 60 % de l’impôt sur le revenu) ; c’est que « la laïcité ne se définit pas d’abord par la neutralité ou la séparation. Elle est d‘abord l’État garant des libertés publiques de conscience, d’expression et d’association pour tous sans exception. » D’où découle une certaine gêne théorique par rapport aux sectes, et, comme on l’a vu tout récemment (après la parution de ce livre), les débats à propos justement de l’expression publique d’une appartenance.

Il y aurait encore beaucoup à dire, et à prendre pour nourrir sa propre réflexion. Cette dernière phrase incitera à rester modeste : « Église ou laïcité, la France garde son complexe de fille aînée. »

Jacques George