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Nos garçons en danger !

Stéphane Clerget, Flammarion, 2015, 268 pages

25 mars 2015

Le titre du livre ne doit pas nous tromper. Non, il ne s’agit pas d’un réquisitoire zemmourien contre la « décadence » de la condition masculine dans notre société, ni d’un pamphlet anti-féministe. Bien au contraire, ce pédopsychiatre évoque de façon mesurée et nuancée les problèmes qu’affrontent les garçons pour s’affirmer autrement que sous une forme machiste dans une société qui met beaucoup moins en valeur la force physique, alors qu’elle valorise les émotions et l’empathie. Ce n’est en rien contradictoire pour l’auteur avec la persistance de nombreuses violences faites aux femmes et pour lui il n’y a aucune antinomie entre deux combats essentiels. Ainsi loue-t-il la lutte contre les préjugés sexistes , mettant en évidence par exemple l’accroissement des stéréotypes dans les catalogues de jouets (à rebours des idées reçues comme quoi ces stéréotypes reculeraient), mais note que « la lutte contre les inégalités semble négliger celles dont les garçons sont victimes ».

Dans un style grand public, mais jamais simpliste ou racoleur, sans sacrifier à la pensée binaire, et en se fondant aussi sur les cas qu’il a examinés en consultation médicale, Stéphane Clerget nous propose des analyses étayées par des études qui interpellent notamment les enseignants. Il rappelle quelques chiffres sur la réussite respective des garçons et des filles à l’école : plus de trois quarts des élèves de classes-relais sont des garçons, les garçons ne sont que 40% dans l’enseignement supérieur, les « troubles de l’apprentissage » touchent davantage les garçons… Et si des aspects génétiques peuvent exister en moyenne (vaste débat sur les capacités attentionnelles différentes selon le genre, etc.), la part de l’environnement est considérable et en particulier l’attitude des enseignants, si souvent des enseignantes, qui vont renforcer ou contrecarrer les tendances spontanées conduisant les garçons à être plutôt turbulents et peu concentrés et les filles plus centrées sur les études, plus capables de concentration et de persévérance. Ceci dit, relativisons un peu en regardant les récents chiffres sur la réussite au bac : l’écart entre garçons et filles n’est pas spectaculaire : 89 % de filles contre 85 % des garçons, 23 % mention « bien » ou « très bien » (contre 19 %). En revanche, dans les sorties du système sans qualification, les garçons sont presque deux fois plus nombreux que les filles.

Les pistes proposées sont intéressantes, dès lors qu’on tient compte des réalités et qu’on prend des distances avec un universalisme qui de fait reproduit les différences. Il convient à la fois de développer la lecture chez les garçons (sur ce point, l’écart avec les filles se creuse aussi bien quant au goût pour la lecture que pour les compétences qu’elle requiert) et en même temps redonner une place importante au sport et aux activités physiques (pour le bénéfice des garçons et des filles), valoriser les filières techniques, mais surtout varier les approches (ainsi les jeunes garçons français sont très performants pour résoudre des problèmes pratiques en mathématiques : ce potentiel est-il suffisamment utilisé dans les méthodes pédagogiques ?)

Certains passages du livre prêteront à discussion, mais l’auteur ne tranche pas de manière dogmatique et affirme plus d’une fois que les choses sont complexes. Il invite par exemple à ne pas confondre affirmation de la « virilité » et comportement machiste, analyse la place des pères qui est encore à trouver si on ne veut pas des retours en arrière nostalgiques. Une part importante du livre est aussi consacrée aux conduites à risque, manière pour des garçons de s’affirmer en partie parce qu’ils ne trouvent pas suffisamment matière dans des activités plus ordinaires et notamment scolaires. On sait qu’il y a toujours un biais dans les ouvrages de pédopsychiatres qui dans les consultations rencontrent des jeunes qui ne vont pas bien, mais les statistiques sont parlantes, telle celle sur les suicides, pour les trois quarts masculins (lorsqu’ils sont tristement réussis), même s’ils sont moins nombreux qu’il y a vingt ans, là encore contrairement aux idées reçues.

Plus que jamais, nous dit l’auteur, la lutte des femmes et des hommes doit se faire « côte à côte et non les uns contre les autres » et il faut aider les garçons « à ne pas devenir les représentants d’un nouveau sexe faible ».

Jean-Michel Zakhartchouk

Voir aussi le passionnant échange entre Marie Duru-Bellat et la ministre de l’Éducation nationale sur le sujet.