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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

Ni mineurs, ni majeurs : invisibles

Jean-Pierre Fournier

27 novembre 2014

Etre élève à Paris, ni mineur, ni majeur, sans papiers, sans domicile fixe au XXIe siècle, invisible dans la foule comme dans les consciences, cela existe, aussi inconcevable que cela puisse paraitre, aussi inacceptable dans la ville Lumière. Une expression parmi tant d’autres d’une indifférence qui gangrène les principes même d’une société humaine, que Jean-Pierre Fournier et d’autres volontaires s’emploient à ne pas laisser se déployer. Rencontre avec un enseignant qui ne se résout pas à accepter ce qui ne peut l’être.


Son engagement au sein du réseau RESF a commencé alors qu’il était enseignant dans un collège du XIXe arrondissement. «  Dans la classe d’accueil, au bout du couloir, le père d’un élève était menacé d’expulsion, nous nous sommes tous mobilisés et on a réussi à empêcher l’expulsion  ». Dans la proximité, ce que l’on pense lointain devient une réalité concrète, et la possibilité d’agir une évidence à saisir.

Cette action au quotidien, il la pratiquait déjà en accompagnant des élèves dans la recherche d’un logement moins précaire. Là, il commence par s’occuper de familles du collège et du quartier sans papiers en quête d’une régularisation. Puis il tient deux fois par mois une permanence de RESF dans le Nord Est parisien. Et c’est dans ces lieux qu’il découvre que des jeunes vivent dans un no man’s land administratif.
Coup sur coup, deux ados poussent la porte du local pour raconter leur désarroi. Le premier erre d’hébergement d’urgence en hébergement d’urgence côtoyant au jour le jour d’autres errants souvent alcoolisés, parfois violents et toujours adultes. Le second avait planté sa tente dans le Bois de Vincennes. Il avait été repéré par la maraude d’Emmaüs qu’il avait stupéfaite en brandissant son carnet de correspondance. «  Ma première réaction a été aussi la stupéfaction devant des situations qu’on n’imaginait pas  » confie l’enseignant. Il se documente, lit notamment un numéro de la revue  Plein droit du Gisti (Groupe d’information et de soutien aux immigrés) et se rend compte que cette situation est loin d’être nouvelle. D’autres jeunes errants viennent à la permanence et racontent à leur tour leur histoire marquée par un rejet d’une prise en charge par l’ASE (Aide sociale à l’enfance).

Ils partagent un profil commun. Ils viennent de l’Afrique de l’Ouest, essentiellement du Mali, chassés par une situation économique ou une rupture familiale. Ils arrivent en France par choix, bercés du récit d’autres migrants, adultes ceux-là, qui ramènent argent et témoignages enthousiastes au pays. Ils souhaitent apprendre un métier, trouver du travail, être simplement des travailleurs dans une contrée rêvée et à leur tour, améliorer le sort de leurs familles.
A leur arrivée, ils ont deux entretiens avec une personne de l’ASE ou d’une structure déléguée. Ils racontent leur parcours, étape par étape et si leurs propos suscitent le doute chez l’interlocuteur, alors ils passent devant un juge qui prescrit un test osseux : ce test est pratiqué pour déterminer leur âge réel. Les résultats donnent une fourchette de deux ans mais leur interprétation prend majoritairement la valeur haute. Le test indique 16-18 ans et hop, le mineur devient majeur présumé, et ses droits à une prise en charge par l’ASE sont marqués du sceau de l’irrecevabilité. Il n’est pas pour autant considéré comme majeur par l’administration puisque sur ses documents d’identité il ne l’est pas. Et la machine absurde se met en marche. Jean-Pierre Fournier le précise : «  je ne suis pas spécialiste, je parle de l’expérience locale  ». Il estime à une quinzaine le nombre de jeunes poussés à la rue par leur inexistence administrative, une cinquantaine sur Paris, c’est déjà beaucoup mais trop peu pour les rendre visibles.

Pour ces jeunes, tout est difficile : se nourrir, se vêtir, se soigner, se loger sans revenus et sans accompagnement, aller à l’école sans papiers, apprendre un métier. Une chaine de solidarité se constitue pour leur faciliter le quotidien composée de bénévoles, de personnels de l’éducation, de médecins du Monde. Le Gisti les conduit auprès du Casnav (Centre académique pour la scolarisation des élèves nouveaux arrivants et des enfants du voyage) de l’académie de Paris. Ils entrent ensuite dans des classes d’accueil de lycée professionnel, au lycée Guimard ou à l’Erea dans le XIXe arrondissement puis en CAP.

A chaque étape, la chaine vit parce que des personnes s’impliquent, au-delà même de l’exigence de leur fonction : chef d’établissement dans un lycée, chef de travaux dans un autre, enseignants, qui se préoccupent du sort quotidien de ces élèves dans le souci d’une scolarisation équitable. Le droit à l’accès à l’éducation, au logement, au système de santé est inscrit dans la convention internationale relative aux droits de l’enfant et là par les vertus contestables d’un test osseux, il n’émerge que par la volonté et l’engagement de citoyens. «  Pour moi, il y a une certaine logique. On proclame tellement souvent de grandes valeurs dans notre métier. Ce n’est vraiment pas possible de dire ça et de laisser des élèves dans des situations de faim, de froid avec tous les troubles physiques et psychologiques que cela amène  ».

Pour Jean-Pierre Fournier, l’engagement est une évidence pour accompagner au jour le jour ces jeunes errants et trouver des solutions, des combines pour manger trois fois par jour, avoir un logement fixe et décent, se rendre au lycée sans devoir frauder, téléphoner pour trouver un stage ou avoir accès aux soins.

En face, il y a des services administratifs qui se renvoient la balle, s’abritant derrière des textes obscurs pour ne pas accorder le dernier sésame qui permettrait de signer un contrat de professionnalisation et achever un parcours dont la réussite tient autant du courage que de l’envie de devenir un jeune comme les autres. La formation que les jeunes isolés suivent les conduit vers des métiers où la main d’œuvre manque. Alors, d’où vient ce frein constant ? «  D’une faiblesse devant la fraction xénophobe de la population ?  » interroge l’enseignant qui souligne que «  les comportements rugueux, les refus non expliqués, auxquels nous sommes habitués de la part des services de la préfecture gagnent l’ASE  ».

L’accompagnement au jour le jour se complète d’une mobilisation sans relâche pour sensibiliser l’opinion et rendre visibles les situations. La FIDL, le syndicat lycéen, apporte son soutien en menant des opérations médiatisées. «  C’est par la pression, en particulier sur les mairies, que nous réussissons à obtenir des choses : des hébergements, un accès au système de santé ou à une aide au transport  ». Cette pression est difficile à exercer pour un groupe peu nombreux et scolarisé en lycée professionnel, là où les difficultés de toutes sortes se voisinent et où la mobilisation est plus faible qu’en lycée général. Et elle s’exerce, par l’action de personnes simplement engagées pour que les valeurs humaines de base ne se délitent pas dans la peur ou l’indifférence. Militants, bénévoles ? A ces qualificatifs, Jean-Pierre Fournier préfère le mot de «  volontaire  » puisque regarder l’autre, et de ce regard le soustraire de l’invisible, est en premier lieu une histoire de volonté.

Et cette volonté est une évidence pour celui qui se définit comme «  fondamentalement enseignant  », un engagement en contigüité avec son métier, en parfaite cohérence avec ses pratiques et son éthique professionnelles. Aujourd’hui coordonnateur en éducation prioritaire, c’est dans la proximité avec les équipes qu’il œuvre pour une école source de réussite éducative par tous, pour tous, y compris pour les moins visibles des enfants.

Monique Royer