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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

Naître de nouveau

La classe UPE2A du lycée Blaise-Pascal de Forbach

17 décembre 2020

Pour clore cette année sans horizons et sans boussole, j’avais envie d’entreprendre et de partager un voyage dans une belle contrée éducative, là où l’entraide et la générosité construisent la citoyenneté. Omar Kaced m’a gentiment ouvert les portes de la classe UPE2A (unité pédagogique pour élèves allophones arrivants) du lycée Blaise-Pascal de Forbach, dont il est le coordinateur. De leur côté les élèves avaient préparé la rencontre, questionnaire et récit à l’appui. J’étais accueillie comme eux-mêmes l’avaient été, dans une attention chaleureuse.


Ils sont nombreux dans la salle, de l’autre côté de l’écran de visioconférence, venant d’Afghanistan, d’Albanie, d’Espagne, d’Arménie et d’ailleurs, nouvellement arrivés ou déjà intégrés dans une scolarité ordinaire. La classe UPE2A, lieu de passage pour les élèves allophones, est leur refuge, leur famille. Ali, jeune kabyle, l’explique ainsi : « On aide quand quelqu’un arrive. Tu peux te sentir à l’aise comme tu es à la maison. Tu demandes “quelle langue tu parles”. C’est comme ça que l’amitié commence. » Ils se présentent tour à tour, avec plus ou moins de facilité selon leur maîtrise de la langue, certains sont là depuis deux mois à peine.

Le français est le principal obstacle et la difficulté partagée cimente le groupe, alors ils s’encouragent, s’écoutent avec attention, reconnaissent dans l’effort des autres, les obstacles qu’ils ont ou auront à surmonter. «  Quand je suis entrée dans la classe UPE2A, je me sentais heureuse parce que j’avais trouvé un endroit où je pouvais apprendre la langue française et être en mesure de communiquer avec les autres. Mais, je me suis aussi sentie seule parce qu’on avait tous des langues différentes », explique Claudette venue du Rwanda. Nora et sa sœur Iran ont fui l’Irak en guerre, elles sont arrivées après cinq ans d’errance. Nora relativise la difficulté d’apprendre et de s’acclimater : « En fait, j’ai dit que peu importe la difficulté de vivre en France, ce serait mieux d’ici, à cause de la guerre qui était dans mon pays. J’ai passé quatre ans dans le camp de Charia, c’est une période très difficile pour moi, mais il y avait toujours l’espoir d’une vie meilleure. »

Construire de nouveaux rêves

Ils ont en commun d’avoir laissé en chemin une partie de leurs rêves, d’avoir la force et le courage d’en construire de nouveaux dans un univers inconnu avec des codes et des usages à déchiffrer. Ils partagent la crainte initiale de ne pas réussir. Mithat, aujourd’hui brillant élève de seconde, se souvient : « Je n’avais pas de temps pour me laisser à la beauté magnifique de cette culture ; j’avais beaucoup d’inquiétudes, de peur et c’était surtout mon avenir, mes grands objectifs, mes désirs qui m’inquiétaient et je ne voulais pas jeter à la poubelle toute ma scolarité et tous mes efforts que j’avais faits, que mes parents et mes proches avaient faits depuis mon enfance pour construire mon avenir. »

Pour eux, la réussite est impérative, et apprendre, une nécessité vitale. Pour les mineurs isolés comme Salman, venu d’Afghanistan, l’urgence est de trouver une orientation leur permettant de travailler rapidement et ainsi d’obtenir les papiers nécessaires pour rester en France. Ils s’orientent plutôt vers des métiers manuels ou industriels : boulanger, cuisinier, mécanicien ou encore chauffagiste, une profession pour laquelle de nombreux emplois sont à pourvoir en Lorraine et dans les pays limitrophes.

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Dessin de Nora

Ces mineurs ont traversé seuls de multiples frontières, armés de leurs courage et espoir. Ils sont parfois encore ballottés d’un lieu d’hébergement à un autre, comme Nelson qui s’accroche pour continuer à apprendre malgré les absences que cette instabilité subie impose.

Reprendre souffle

La classe UPE2A est un sas, un havre où l’on passe avant de reprendre une scolarité ordinaire, et même parfois de la commencer lorsque l’école n’était pas accessible dans le pays d’origine. L’intégration se fait progressivement, avec des périodes d’immersion dans des classes basées sur trois choix d’orientation. Lorsque le projet est validé, une nouvelle vie commence. Les arrivées et les départs se font au fil de l’année, mais tous restent liés. Des anciens de la classe sont ambassadeurs et reviennent aider les nouveaux.

Le premier apprentissage est celui de la solidarité. Angelina, venue d’Angola raconte son étonnement lorsqu’elle est rentrée dans la salle de cours la première fois, devant les affiches des projets réalisés, la disposition des tables. «  Ici, il y a de la solidarité, de la fraternité. On reste tous ensemble malgré les différences. J’ai l’impression d’avoir trouvé une famille ici. » Les autres élèves approuvent. Et lorsque je les interroge sur l’existence d’une recette magique, ils répondent en cœur : « on travaille en groupe sur des projets ». Ils ont, entre autres, fait et vendu des crêpes pour le Téléthon, confectionné des masques, découvert et raconté par une exposition au CDI les actions d’Emmaüs, avec le sentiment d’aider, d’être utile, de construire leur propre citoyenneté.

« J’ai commencé à travailler avec mes amis dans la classe et nous avons dessiné et étudié sur Emmaüs et à ce moment-là nous parlions ensemble c’était bien pour apprendre la langue et connaître une nouvelle culture », témoigne Iran. Ils ont visité des centres Emmaüs, échangé avec les bénévoles et les salariés. Ils ont expliqué aux autres élèves du lycée, qui pour la plupart l’ignoraient, l’histoire et les actions de cette association de l’économie sociale et solidaire.

Rencontrer des artistes, découvrir la laïcité

La classe est un havre ouvert avec des partenariats avec les milieux associatifs, sociaux et culturels. Des bénévoles de l’Unicef viennent souvent leur rendre visite, apporter des livres et participer aux projets. L’an passé, avec une artiste, ils ont créé leur passeport composé à partir de leurs objets de mémoire, témoignage de leur parcours. Au centre social du Wiesberg, encadrés par l’artiste Camille Chastan, ils réalisent avec des collégiens la maquette d’une ville imaginaire basée sur les souvenirs de leur lieu d’origine.

Ils ont tout juste commencé un travail sur la laïcité avec un journaliste, débattu de cette notion qu’ils ne connaissaient pas, hormis Greta, venue d’Arménie où ce principe existe. Le premier synonyme qu’ils évoquent est la liberté. « Les gens sont différents et chacun a ses droits.  » La thématique leur parle car elle a tout à voir avec le « vivre ensemble » qu’ils construisent jour après jour. À plusieurs reprises, le Républicain lorrain a consacré des articles à leurs actions. Plusieurs d’entre eux sont allés sur le plateau de TV8, la télévision locale. Une galerie d’art a proposé à Nora d’exposer ses magnifiques dessins. La reconnaissance est aussi là et avec elle, la confiance qui grandit, le sentiment d’avoir toute sa place ici également.

Prendre confiance

Cette place, il leur faut à nouveau la conquérir lorsqu’ils partent en classe ordinaire. Marcelina témoigne : « J’ai fait une première immersion de trois mois en classe de seconde. C’était trop difficile. Les profs ne comprenaient pas mes difficultés. » Découragée, elle est revenue en UEP2A travailler les notions qui lui manquaient, la solidarité l’a remotivée. Son essai suivant a été un succès. Geri, un jeune albanais, la rassure « si tu as confiance en toi, rien ne peut t’arrêter. Tu seras ce que tu veux devenir. » Lui, c’est en sport qu’il a dû combattre les doutes d’un entraîneur qui ne le pensait pas capable d’affronter un adversaire plus âgé que lui. Il avait pourtant un bon niveau dans son pays d’origine. Refaire ses preuves, vaincre l’incrédulité lorsqu’on présente un palmarès scolaire réussi, ils sont plusieurs à l’avoir vécu, à devoir repartir en arrière.

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Dessin d’Iran

Marcelina raconte : « Quand je suis entré dans la classe normale au début, les craintes étaient presque les mêmes, je ne savais pas comment m’exprimer à la fois avec des collègues et avec certains professeurs, parfois j’avais envie de participer, mais par peur de faire des erreurs, de ne pas savoir le mot juste à dire. » On sait mais on n’ose pas dire, empêché par la langue. Et puis, progressivement, la confiance s’installe, plus facilement si l’équipe enseignante perçoit les connaissances cachées derrière les difficultés d’expression.

Parfois, c’est l’entourage qui doute de la possibilité de réussir pour un jeune migrant, incite à laisser ses rêves de côté. La solidarité, là encore, joue son rôle stimulant. Angelina, qui veut devenir psychologue, prononce une formule qui fait l’unanimité : « j’ai enfin trouvé mon espace ». Les autres élèves acquiescent. Le sentiment de ne pas avoir sa place ici, ils l’ont ressenti aussi à leur arrivée. Alors, quand plusieurs expliquent qu’ils sont délégués de leur classe, la fierté est partagée.

Omar Kaced intervient de temps en temps pour m’expliquer un point, répéter les paroles d’un élève que la distance ne m’a pas permis de comprendre, relancer les échanges. Il écoute beaucoup, saisi sans doute par le récit sincère des embûches, de la réussite et de cette belle solidarité qu’il a fait naître par son approche pédagogique.

Je reprends les mots écrits par Mithat pour résumer ce qu’il se passe d’essentiel dans cette classe, l’émergence d’une citoyenneté universelle. « Enfin, cette classe qui mène ces enfants désespérés à la réussite, en leur faisant apprendre la langue, les cultures, les valeurs de la République, la rencontre de soi, l’éducation du sens de l’humain en faisant des actions solidaires et non pas seulement en les préparant à s’engager, cette classe leur fait apprendre l’engagement en leur faisant s’engager ; étant respectueux, solidaires, conscients, individus, citoyens, humains… »

Monique Royer


Pour en savoir plus :
Vidéo sur la classe
Le projet passeport et aussi sur Facebook
Projet avec Emmaüs

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