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Billet du mois (N°425 - Juin 2004)

Mouton noir

Par Gisèle Ruault


Dans un lycée professionnel ordinaire, après un conseil de classe où sont évoqués des problèmes de discipline dus à un élève en particulier, le proviseur, en accord avec le prof principal, décide d’intervenir personnellement.
Dès le lendemain, voilà donc le garant de l’autorité administrative présent devant les élèves.
Le prof est confiant dans l’efficacité de cette intervention. Les élèves un peu inquiets sont à l’écoute.
C’est alors que le proviseur déclare : « Je sais que dans cette classe, il y a un mouton noir qui pose problème ». Tous les regards des adolescents se tournent vers le seul élève africain de la classe, qui ne comprend rien à ce qui lui arrive, étant sérieux, motivé, sociable et respectueux.
Le proviseur, un peu gêné, prenant conscience de son écart de langage rectifie : « Quand je parle de mouton noir, c’est bien sûr une parabole... » Consternation de l’auditoire qui se demande quel peut bien être le rapport entre la vie de la classe et l’objet qui trône sur leur balcon... Peut-être vont-ils passer à la télé ? Chouette alors, pour une fois qu’ils seront derrière l’écran et non pas devant !
On imagine l’air dépité du prof principal et son immense sentiment d’impuissance face à un tel décalage langagier.
Les enseignants qui arrivent dans mon lycée professionnel devraient être informés de la nécessité d’expliciter et de s’adapter : cela me paraît fondamental pour éviter les désillusions et l’inefficacité... sans parler de conflits possibles.
Un collègue voulant montrer son impartialité déclare : « Il n’y aura pas de tête de Turc dans ma classe »... et s’aperçoit bien sûr trop tard qu’au moins trois élèves sont de cette origine.
C’est une évidence, les mots sont porteurs de sens qui ne peuvent être partagés que si les références culturelles sont identiques, et elles ne le sont pas. D’où des situations qui nous font rire, mais qui peuvent aussi déboucher sur des malentendus fortement dommageables.
L’incompréhension des mots déstabilise l’interlocuteur et le place en position d’infériorité : la réaction peut alors être agressive ou provocatrice.
Oui, les élèves ont un langage différent. Oui, ils ont des références culturelles très éloignées de celles des enseignants. Prenons le temps de chercher les moyens de rapprocher les deux mondes : l’autorité de l’enseignant ne peut se construire sans la confiance ni le respect mutuel.
Si on prend ce temps, on découvre que les élèves sont curieux de découvrir des mots nouveaux et même la logique de la langue ; à propos d’un travail sur le champ lexical du rêve, un élève veut savoir pourquoi cauchemar veut dire mauvais rêve... Et, dans le film récent L’esquive, un ado des cités essaie de conquérir le cœur de sa belle à travers le langage de Marivaux.
On peut alors cesser de prendre pour des « perles » dont on se moque les malentendus langagiers entre les élèves et nous, et aimer être proviseur d’un lycée où on reçoit ce mot d’une mère d’élève : « ... Je veux te présenter mes excuses et prier pour toi. Pour que dieu te protège des mauvais esprits... »

Gisèle Ruault, professeur au lycée professionnel de Saint-Maximin (Oise).