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L’actualité éducative du n° 525 - Pédagogie : des utopies à la réalité

Mon parcours scolaire en tant qu’élève m’a incité à me révolter

Entretien avec Hervé Hamon

Hervé Hamon a beaucoup écrit sur l’école (Tant qu’il y aura des profs et Tant qu’il y aura des élèves), et continue à l’occasion de le faire. Il est aussi romancier et amoureux de la mer (voir son dernier opus Pour l’amour du capitaine, au Seuil).

Vous vous êtes intéressé aux questions scolaires à de nombreuses occasions dans votre parcours, moins aujourd’hui, où vous êtes plus dans le romanesque…
– Je me déplace d’une table à l’autre, quittant une enquête sur les médecins ou sur l’école pour un essai maritime, et cet essai maritime pour un roman d’aventures. Au demeurant, ce passage à la fiction est chez moi une forme de protestation. Contre l’autofiction d’abord, contre cette prose narcissique, étroite, enfermée. Et contre la fâcheuse inclination des Français en général et des déclinistes en particulier à se complaire dans la nostalgie morose. Rire aujourd’hui, faire appel à l’humour (pas celui des imitateurs mais celui des Marx Brothers, de Jacques Prévert, de Claude Villers ou de Pierre Desproges), me semble une forme de résistance.

Cela dit, la passion de l’école ne m’a pas quitté, pas une seconde. Je reste attentif, et je ne dis pas que je n’écrirai plus là-dessus. Même si François Dubet et Marie Duru-Bellat (que j’ai abondamment édités quand je travaillais au Seuil) expriment parfaitement ce que je ressens moi-même.

De votre parcours scolaire personnel, que retenez-vous aujourd’hui et en quoi cela peut influer sur vos prises de position ?
– Mon parcours scolaire en tant qu’élève m’a incité à me révolter. Pas contre tout, pas contre tous, mais contre cette enveloppe rhétorique dans laquelle nous étions enfermés. Aucune initiation vraie aux arts. La dissertation en trois points. Une vision du monde unilatérale. Et pourtant, malgré le système, ce qui m’a réjoui là-dedans, c’était la fantaisie (la folie, parfois) de certains professeurs dont je me demande si, aujourd’hui, on les tolèrerait. Ceux-là m’ont tiré d’affaire, m’ont fait rêver, réagir. Mais quand est venue l’heure de préparer le concours de Normale Sup’, je ne voulais pas cela, je ne voulais pas la pesante et cynique pensée khâgneuse. Je n’ai jamais oublié cette dissertation, à Louis-le-Grand, où mon «  bon maitre  » avait écrit : vous avez le droit d’être un disciple de Roland Barthes mais cela ne vous fera jamais obtenir le concours. Je n’avais pas lu Roland Barthes et je suis parti.

En tant que professeur, pendant cinq années, j’ai aimé mes élèves qui étaient intéressants et pauvres. Mais pas le programme de philosophie ni la culture dominante de mes collègues (y compris syndicale). Cette carrière façonnée comme un destin m’étouffait. Et cette philosophie sonnait faux. J’ai démissionné tranquillement.
Mais c’est ce qui m’a décidé à travailler ces questions. J’avais rencontré assez d’élèves stimulants et de pédagogues inventifs pour continuer à me pencher dessus.

Vous avez observé de nombreux cours en collège à l’occasion de vos enquêtes. Qu’est-ce qui vous a frappé, et qu’en tirez-vous comme «  leçons  » par rapport aux débats autour de la réforme du collège ?
– Ce qui me frappe d’abord, c’est la constante, la sidérante médiocrité de la controverse publique et de l’information sur l’école. Brighelli, Finkielkraut, Polony ont en commun avec les journalistes de BFM et avec les communicants politiques le fait d’affirmer sans connaitre. Sur le terrain, j’ai observé tout autre chose. La routine, assurément, l’effroyable routine qui broie tout et tous. Mais aussi le contraire de cela, des gens motivés, des praticiens chercheurs. Ce qui m’a frappé, entre 1984 et 2004 (années où j’ai publié le même compte rendu de parcours à 20 ans de distance), c’était une réelle progression pédagogique au collège et au lycée professionnel – je n’ai pas travaillé sur le primaire. Dans les zones pieusement baptisées «  difficiles  », j’ai souvent été fier de l’enseignement républicain, même s’il dysfonctionnait fréquemment. Les professeurs ne savent pas se vendre, et ce ne sont pas les syndicats dominants qui les vendront.

Les profs aujourd’hui : plutôt conservateurs, figés dans leur statut et résistants aux réformes ou plutôt innovants, bien plus innovants qu’on ne le dit ?
– Quels profs ? Ceux de Clichy-sous-Bois, ceux de Victor-Duruy ? Les enseignants sont comme les parents : une minorité forte (et proche des décideurs) tire avantage des inégalités qui se creusent de plus en plus. Leurs enfants sont les gagnants et ils ne voient pas l’intérêt de la mixité sociale et pédagogique. Les autres professeurs, pour beaucoup, se battent pour restaurer l’ambition qui était celle de la gauche lors de la création du collège – tendre vers plus d’égalité. Ceux-là, j’en suis solidaire, ce sont mes frères, je les admire, je salue leur combat et leur fertilité intellectuelle. D’autant que leur travail est peu reconnu.

Ils me rendent optimiste malgré tout. Malgré la machine à dire non qu’est le syndicalisme majoritaire, avec ses machines à points, son immobilisme congénital, ses grèves ridicules, son opposition à tout ce qui bouge. Aujourd’hui, la FSU et le SNALC se ressemblent atrocement, les partisans du laisser-faire, de l’inertie et des fractures scolaires tiennent boutique et regardent défiler les ministres qui n’ont pas le temps de réellement agir. Je soutiens cependant la réforme du collège, tout en désespérant de ce gouvernement qui n’a pas voulu donner une vraie priorité à l’éducation.

Hervé Hamon
Propos recueillis par Jean-Michel Zakhartchouk

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Pédagogie : des utopies à la réalité
Qu’est-ce qui fait qu’un enseignant, un éducateur, sort des sentiers battus et s’avance sur les chemins de l’expérimentation et de l’innovation ? Qu’est-ce qui le met, l’a mis en mouvement ? Quels sont les utopies, les projets, les rêves, les modèles peut-être qui font entrer dans un collectif, un mouvement pédagogique ?