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N° 540 - Voie professionnelle : (r)évolutions en cours

«  Mon expérience à l’école illustre bien ce dont je parle aujourd’hui  »

Entretien avec Ken Robinson

À chacun de ses passages à Paris, Sir Ken Robinson multiplie les conférences, autour de ses thématiques de prédilection : l’éducation, la créativité et la nécessité pour chacun de trouver son élément, sa voie. Cette fois-ci, il nous a également accordé un entretien.

Avez-vous aimé aller à l’école ?

J’ai aimé certains aspects. C’était en Angleterre, bien sûr. Il y a eu deux phases distinctes. D’abord, comme j’ai eu la poliomyélite à 4 ans, j’ai été hospitalisé environ un an et j’étais en chaise roulante quand je suis revenu à l’école élémentaire. C’était une école spéciale pour enfants handicapés. Je m’y sentais bien. Il n’y avait pas beaucoup d’attentes envers nous.

Ensuite, j’ai passé un examen à 11 ans, appelé «  Eleven +  », pour déterminer dans quelle secondary school j’irais. Je l’ai réussi, j’étais le premier de cette école à le faire.

Je suis donc allé à la grammar school, puis je suis parti dans une autre ville. J’étais alors surtout intéressé par ce qui se passait autour. On était dans les années soixante à Liverpool, j’avais un frère qui jouait dans un groupe de rock, c’était très important ! Il y avait des matières qui m’intéressaient, quand même, ou plutôt des enseignants. En français, mon professeur avait vécu en France, il avait beaucoup de style, et a rendu la culture française vivante à mes yeux. En revanche, apprendre l’allemand a été une punition.

Quand j’y pense, je m’aperçois que j’ai toujours été entouré par des gens qui avaient beaucoup plus de talents et de capacités que ce où l’éducation les avait menés. Les enfants qui étaient avec moi dans l’école spécialisée étaient bien plus intelligents qu’on ne pensait, mais on leur accordait peu d’attention, on leur donnait peu d’opportunités.
En fait, mon expérience à l’école illustre bien ce dont je parle aujourd’hui.

Est-ce que toutes les disciplines peuvent développer la créativité ?

La créativité est une des marques de l’intelligence humaine. Pour moi, l’imagination est la capacité à anticiper, à imaginer, précisément, et la créativité est la version pratique de l’imagination. Nous sommes environnés de choses qui ont été imaginées. Pourtant, aujourd’hui, imagination et créativité sont reléguées au rang de superpouvoirs exotiques qu’auraient certaines personnes. Il faut se battre pour les promouvoir et cela doit être intégré à l’éducation. À l’école, un des points d’entrée, ce sont les arts, et le théâtre en particulier.

Il y a une relation très intime entre une discipline et la créativité. Il faut apprendre les particularités d’une discipline pour pouvoir être créatif. On ne peut pas être un musicien créatif si on n’a aucune expertise de la musique et de l’instrument, même si les Beatles sont devenus de très bons musiciens, dans une sorte de danse entre discipline et expérimentation.

Si vous étiez ministre de l’Éducation d’un pays, que feriez-vous ?

Ma priorité serait le développement professionnel et l’accompagnement des enseignants. Les enfants aiment apprendre, sont curieux. Si on y prête bien attention, apprendre leur vient naturellement depuis leur naissance. Pourquoi les enfants qui aiment apprendre n’aiment pas être enseignés ? Le problème, c’est la manière dont l’enseignement se fait.

En particulier, on peut avoir un programme et un système extraordinairement bien pensés, mais si la qualité des enseignants n’est pas à la hauteur, ça ne marchera pas. Il faut se concentrer sur la qualité de l’enseignement. Les grands enseignants ne sont pas seulement des experts dans leur discipline, même si c’est important. Allez voir dans les universités, il y a plein d’experts qui sont de très mauvais enseignants !
Ce qui fait la qualité des enseignants, c’est la compréhension du lien entre une discipline et la pédagogie, pour garder vivante la curiosité des élèves. C’est ce que mon professeur de français a fait, il a rendu le français excitant, alors que nous n’en avions pas besoin à Liverpool. Il faut veiller à offrir aux enseignants des supports professionnels adaptés.

Si j’étais ministre, j’agirais aussi sur les évaluations. Si on ne les change pas, on ne change rien. Aux États-Unis, ces vingt dernières années, le choix a été fait d’imposer plus de tests aux élèves. C’est un système de masse, donc les tests reposent sur des principes d’efficacité : ce sont des QCM (questionnaire à choix multiples), pour que les résultats soient lus de manière optique. Cela a été confié au secteur privé, et ça coute des milliards de dollars. Mais les QCM ne permettent pas d’obtenir des données intéressantes et significatives sur les élèves en tant qu’individus. Et puis ça n’a aucun sens pour les enfants, il faut un spécialiste pour faire un diagnostic.

Réduire l’évaluation à une lettre ou un nombre ne dit pas grand-chose non plus. Il faut des évaluations plus descriptives et sophistiquées. La plupart des évaluations sont très axées sur la comparaison mais très peu sur la description de ce que savent les élèves. Cela aboutit à une compétition entre eux, mais ne dit pas à chacun ce qu’il peut en faire.


Pour aller plus loin

Le dernier ouvrage de Ken Robinson : Changez l’école ! La révolution qui va transformer l’éducation, éditions PlayBac, 2017.

Sur la librairie

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Voie professionnelle : (r)évolutions en cours
La rénovation de la voie professionnelle engagée en 2009 a modifié les représentations sur les études initiales et la façon d’envisager les inégalités scolaires. Les caractéristiques sociales des jeunes scolarisés dans la voie professionnelle se sont, elles aussi, modifiées. Entre «  diplôme bradé  » et «  émancipation sociale  », quel état des lieux ?

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