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N°486 - Dossier "Culture de l’école, cultures des jeunes"

Michaël Jackson : nouveau Faust ?

Par Claude Léa Schneider

Peut-on parler d’inappétence culturelle quand les journées du patrimoine déplacent les foules ? Pourquoi est-ce alors si difficile pour un élève d’endosser à l’école la place de « celui qui sait » ? Cette expérience menée par trois enseignantes avec des élèves de 4e montre comment susciter l’envie de maitriser les références culturelles nécessaires à la compréhension des grands mythes, tel Faust, en créant un va-et-vient permanent avec les références de la culture adolescente.

Gagner autre chose que le sobriquet d’« intello » ?

Plus de douze-millions de visiteurs de tout âge se sont pressés à la dernière édition des Journées européennes du Patrimoine baptisée « Les grands hommes », preuve que ce n’est pas l’appétit qui manque, mais la façon de garnir l’assiette culturelle. « Peut-on encore distinguer haute et basse culture ? » s’interroge Courrier international dans le n° 1036. La diversité des sites patrimoniaux ouverts au public, des vestiges de l’antiquité aux réalisations technologiques du XXIe siècle, montre à quel point la notion de patrimoine culturel s’est épanouie. Les expositions affichent complet, les quizz culturels sont partout sur la Toile et des jeux télévisés de connaissances sont très populaires. Que voit-on à ces jeux ? Des concurrents et spectateurs de toutes origines, notamment des enseignants, chaleureusement encouragés par leurs élèves venus tout exprès, des gens de bonne humeur qui prennent du plaisir à essayer de répondre aux questions, des savoirs variés hautement récompensés par des gains élevés, du prestige médiatique gagné par la culture.
Mais à l’école, tout le monde veut-il prendre la place de « celui qui sait » ? Non, bien évidemment, et de moins en moins, certains élèves allant jusqu’à feindre l’ignorance devant les autres, tant est grande leur vergogne d’un savoir scolaire encore hiérarchisé qui sous-entend condescendance, mépris social, attachement indéfectible aux valeurs du passé pour le passé et n’apporte aucun plaisir et aucun sens au décryptage des valeurs contemporaines. À ce jeu, on est toujours le « nain de jardin » d’un plus cultivé, d’un plus savant. Et la dérision culturelle à l’encontre des élèves se pratique encore beaucoup en salle des professeurs.
« Comment maintenir les élèves dans la culture scolaire ? » se demande-t-on. Mais « maintenir » n’est pas la bonne pratique puisqu’elle induit autorité, coercition, rapport de forces. Or personne n’oblige les foules à courir dans les musées et à remplir les bibliothèques, et pourtant elles le font. C’est donc les méthodes, et non les contenus, qui sont obsolètes. Dans le pragmatisme de la préparation aux diplômes la culture a perdu sa dimension nourricière et humaniste et ne semble servir à rien, qu’aux notes.
Or la culture est sur tous nos écrans, il suffit d’aller la cueillir, d’aider les jeunes à en trouver les racines pour « cultiver l’éternel dans l’éphémère » comme dit Baudelaire.

Le diable et l’amour : Shakespeare et Goethe revisités par une classe de 4e

Soit trois professeures : une d’EPS, Patricia Lamboley, une d’arts plastiques, Fabienne Adenis, et une de français, moi-même. Grande est notre envie de travailler ensemble sur un projet « européen ». En septembre 2009, il nous échoit en commun une classe de 4e de 29 élèves, treize filles et seize garçons, et nous nous mettons au travail, prévoyant de placer nos séquences communes entre mars et juin 2010.
En début d’année scolaire toute la classe est allée assister au spectacle Good Morning Mr Gerschwin, « métissage des genres et interaction entre danse et vidéo » présenté par la Compagnie Montalvo Hervieu. Une telle sortie, en soirée, à l’auditorium de Dijon a le mérite d’extraire la classe du cadre scolaire et de mêler les élèves aux spectateurs adultes de l’auditorium.
Les élèves ont globalement apprécié le spectacle, surtout les prouesses des danseurs, mais ont trouvé que la vidéo n’était pas toujours en rapport avec la danse qu’elle parasitait parfois.
Nous essaierons donc de ne pas reproduire ce « travers » dans notre projet : un travail impliquant tous les élèves de la classe, utilisant les techniques des trois disciplines, y compris la vidéo, et donnant du sens à des mythes classiques.
En français, nous travaillons sur deux thèmes : fantastique avec un pacte avec le diable, étudiant divers textes dont un extrait de la première version du Faust de Goethe. Au cours de la séquence, travail de rédaction : un récit racontant un pacte avec le diable avec consigne de répondre aux deux questions suivantes : sous quelle forme apparait le diable ? Et que lui demander aujourd’hui ? Puis nous abordons le thème du l’amour au théâtre avec Roméo et Juliette de Shakespeare [1].

« Amour, gloire et beauté »

Ces deux thèmes associés fédèrent les intérêts divergents et les degrés inégaux de maturité d’une classe de 4e. En schématisant : attirance pour le diabolique, le noir, la culture métal chez les garçons ; histoire d’amour impossible chez les filles. Nous nous interrogeons sur l’actualité du mythe de Faust. Les élèves évoque la figure de Michael Jackson : hautement performant dans son domaine artistique, mais qui a voulu transformer son image jusqu’à en mourir ; il a vraiment signé un pacte avec le diable, c’est bien un Faust moderne. Nous utiliserons donc plusieurs de ses musiques dans notre spectacle dont la date concordera avec le premier anniversaire de sa mort.
Puis nous regardons le film de Brian de Palma, Phantom of the Paradise [2], qui fait une bonne synthèse des deux thèmes. C’est un film de jeunesse de l’auteur, dont l’audace plait d’emblée à la classe, mais dont il faut expliquer les scènes les plus difficiles, en décrypter les références culturelles qui permettent de mieux comprendre toutes les plaisanteries comme « Qu’est-ce que tu fais du côté de chez Swann ? » Ils découvrent qu’il y a un plaisir et une connivence d’initiés à posséder les références pour pouvoir en rire. Deux passages plaisent, nous les retiendrons pour notre spectacle : la signature du pacte en lui-même et La chanson de Phoenix sur laquelle quelques garçons et filles veulent essayer, en EPS, un pas de deux avec porté.

« Plus belle la vie »

En arts plastiques, Fabienne fait travailler la classe sur L’embarquement pour Cythère de Watteau – dénotation, composition, couleurs, valeurs, lignes directrices et connotations. Puis les élèves interviennent ensuite sur l’image numérisée du tableau avec un programme graphique afin de la détourner.

Parallèlement, elle propose un travail de photomontage à l’aide de documents iconiques tirés de magazines découpés et assemblés pour créer une image onirique autour des thèmes de l’amour ou de l’enfer.

Le dernier sujet d’arts plastiques porte sur le portrait et la métamorphose. En plusieurs étapes successives, les élèves dessinent le portrait d’un personnage qui se transforme d’une façon diabolique. Les traces de sa métamorphose doivent être photographiques.

Ces trois montages sont présentés sous forme de diaporamas que nous regardons tous ensemble. Un élève propose un accompagnement musical pour rythmer les métamorphoses : il l’a sur son MP3 et nous le fait écouter : Waking the Demon du groupe Bullet for my Valentine. Immédiatement accepté à l’unanimité ainsi que la chanson I just can’t stop loving you de Michael Jackson en fond du diaporama des collages.
En EPS, Patricia fait travailler les élèves à partir d’« inducteurs » qui vont permettre de solliciter l’imaginaire de la classe et de faire émerger une variété de réponses corporelles : leurs productions plastiques, le diable, le film, leurs textes, la musique de Michael Jackson (Don’t stop’til you get enough et Thriller) et un monde sonore angoissant réalisé avec des extraits de la bande originale du film Mesrine de Jean-François Richet.
À partir de réponses corporelles spontanées, Patricia guide les élèves afin de les faire évoluer, choisir le meilleur et le plus pertinent. Cette étape franchie, la classe entre dans la construction collective : chaque groupe agence son travail en fonction de la partie choisie et du travail des autres. Ils apprennent ainsi à travailler en groupe, à respecter les propositions des autres, à ne pas se moquer, car ensuite le professeur évalue chaque élève dans ses trois rôles respectifs : celui de danseur, celui de chorégraphe et celui de spectateur. Dans l’ensemble, les garçons jouent le jeu, car, pendant les cours et les répétitions, nous évitons de prononcer le mot « danse » que nous remplaçons par l’abréviation « choré ».

Certains sont cependant inquiets de devoir s’exprimer corporellement dans un spectacle qui sera regardé par d’autres adultes et élèves du collège. Le professeur filme donc des séquences que nous utiliserons dans la prestation finale. Entre temps, ceux qui souhaitaient interpréter un rôle de Faust ou de Roméo et Juliette ont appris leur texte et nous répétons. La remarquable interprétation de la nourrice de Juliette entraine chacun à se concentrer sur son rôle pour exprimer ce qu’il veut montrer de son personnage. Il se crée une « corole de sept Juliettes » qui interprètent à plusieurs voix un long monologue.


« Émission de solutions »

Plusieurs raisons ont permis de mener à bien travail collectif :
- Il est resté disciplinaire, élaboré et évalué en cours. De ce fait il a été pris au sérieux, équilibré entre filles et garçons, sans que « ceux qui font » soient frappés du regrettable, mais banal ostracisme collégien.
- Associer deux grands mythes européens à une culture agréée par les adolescents a garanti une ouverture dans laquelle chacun a pu trouver son plaisir.
- Certes aux premiers rayons printaniers, il y a eu un recul de la motivation, mais le visionnement de tout ce qui avait déjà été accompli a permis de relancer l’envie de faire et de terminer. Pour cela, l’utilisation constante des TICE est primordiale
- Le choix des termes employés et la présentation du travail sont déterminants : les ados, habitués aux images parfaites, refusent l’approximatif. En exigeant d’eux la netteté des exécutions, la clarté de la diction et la « propreté » du montage vidéo, pour lequel certains possèdent un véritable talent, on se rend crédible techniquement, donc culturellement. Si le résultat est digne d’être affiché sur de multiples écrans portables, la culture classique que l’on a voulu faire passer est devenue un bien commun porteur de sens.

Claude Léa Schneider
Professeure de français en collège à Dijon
avec la collaboration de Patricia Lamboley et Fabienne Adenis


[1Dans le texte intégral de la collection bibliocollège/Hachette.

[2D’abord en version française, puis en version originale sous-titrée.


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