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Méthodes de lecture : déclarations indignes du Ministre et mise au point

Une présentation des méthodes et une lettre ouverte de Gaston Mialaret au ministre

14 décembre 2005

Les dernières déclarations du Ministre de l’Éducation nationale pour interdire « la méthode globale » sont indignes. L’Education nationale ne peut être ainsi gouvernée au rythme des coups médiatiques. On démotive les enseignants et on inquiète les parents. Un insupportable scientisme transparaît de ces déclarations, les « recherches » citées sont unilatérales, comme l’a bien montré, entre autres, la fédération des orthophonistes contredisant l’affirmation qui établit un lien de corrélation entre dyslexie et méthode globale. Cela nous éloigne de la richesse des débats et des recherches sur l’apprentissage de la lecture.
Il est temps de revenir à des questions de fond, d’arrêter de chercher des boucs émissaires, de bercer d’illusions sur les solutions simples et pratiques qui naitraient du retour à l’école d’autrefois.
Il est temps de mobiliser les acteurs au lieu de brandir des décrets.
Il est temps de s’attaquer aux questions de fond. En l’occurrence ici, aider vraiment tous les élèves à améliorer leurs compéténces de lecture, de façon multiforme, ce qui implique une meilleure formation, des moyens importants dans les zones difficiles, la diffusion des recherches (comme nous l’avons fait dans un dossier récent) et un discours positif et qui motive.
Nous proposons donc une présentation de ce que sont les méthodes d’apprentissage de la lecture et nous publions également une lettre ouverte adressée au Ministre par Gaston Mialaret, président d’honneur du GFEN.


Le point sur les méthodes de lecture

Au moment où le ministre présente comme une alternative unique le choix entre méthode globale et syllabique, conçues comme opposées, voici une rapide présentation, nécessairement rapide, des différentes méthodes : elle permettra peut-être à nos lecteurs de ne pas s’enliser dans de faux débats.

On distinguera trois conceptions théoriques ; sur chacune se greffent une ou plusieurs méthode d’enseignement

1 - Conception « ascendante » selon laquelle apprendre à lire, c’est apprendre à décoder, l’unité de base est la lettre (ou le graphème) si on part de l’écrit et le phonème si on part de l’oral. Trois méthodes, identiques quant à leurs présupposés théoriques, à leurs avantages et à leurs inconvénients, différentes uniquement dans l’habillage, sont fondées sur cette conception :
- méthode syllabique ou synthétique : le B A BA au sens propre du terme, abandonné sous sa forme « pure » depuis une cinquantaine d’années
- méthode globale ou analytique, qui vise à enseigner le code par l’analyse de mots connus qu’on décompose en syllabes puis en lettres. Elle n’a jamais été utilisée en France par plus de 2% des maîtres et depuis 2002, elle est prohibée par les programmes.
- méthode mixte, où on vise à construire la connaissance du code à la fois par l’analyse et par la synthèse des lettres et des syllabes. C’est encore actuellement la plus utilisée.

On voit donc que, contrairement à ce qu’on croit parfois, la méthode globale a comme but essentiel de faire travailler le code et non de mémoriser des mots. Par ailleurs, syllabiques, globales ou mixtes, ces méthodes axées sur le code ne suffisent plus à construire les compétences actuellement attendues de tous les élèves.

2 - Conception « descendante » qui a donné naissance à la méthode idéovisuelle, fort peu employée et elle aussi prohibée par les programmes de 2002. Elle est souvent confondue avec la méthode globale, alors qu’elle s’en veut le contrepied et s’oppose aux trois méthodes issues de la conception ascendante. Ici, pas de travail systématique sur le code, pas d’oralisation comme outil d’apprentissage, priorité à la mémorisation des mots, à l’anticipation, à la formulation d’hypothèses - c’est généralement l’image que se font à tort de la méthode globale ceux qui la critiquent - Mais la méthode idéovisuelle n’(étant guère utilisée et comme personne ne l’a prise pour objet de sa vindicte, passons aux conceptions plus récentes et qui semblent les plus efficaces sur le plan didactique.

3 - Lire est une activité complexe qui ne se limite pas au décodage, même s’il est nécessaire de connaître le code de façon sûre et automatisée pour lire, c’est à dire comprendre. Lire, c’est utiliser ensemble diverses données du texte : grapho-phonique (le « code »), morphologiques, syntaxiques, structure du texte, avec lesquelles on construit des « blocs de sens » qu’on met en mémoire.
On considère donc désormais que lire est une activité « interactive » car pour lire, il faut faire fonctionner en interaction des compétences diverses. On trouve sur le marché du livre scolaire des manuels qui mettent en œuvre une méthode interactive visant à faire travailler sur tous les niveaux de structuration du texte écrit et toutes les compétences qui composent l’acte lexique (ou acte de lire). Quant aux maîtres qui utilisent des manuels avec méthode mixte, la plupart proposent, en plus, aux élèves, diverses activités variées pour dépasser les limites de leur méthode qui vise pour l’essentiel un seul niveau de la structure du texte, celui des correspondances grapho-phoniques, et une seule compétence, celle du décodage. Rappelons que selon les textes officiels, il faut travailler dans quatre directions simultanément : l’identification des mots, la compréhension des textes, la production d’écrits, l’acculturation .

Et si ce bref texte met l’accent sur les méthodes utilisées pendant ce temps fort qu’est le CP, l’apprentissage de la lecture est l’affaire de tout le cycle 2 et le rôle de la grande section maternelle est déterminant - mais ce serait un autre sujet.

Élisabeth Bussienne


Lettre ouverte à Monsieur le Ministre de l’Education nationale

Monsieur le Ministre,

Je vous ai entendu, mercredi soir sur la chaîne de télévision France 2, condamner, sans appel, telle ou telle méthode d’apprentissage de la lecture utilisée au cours préparatoire. Je me suis demandé ce que faisaient vos conseillers pédagogiques qui auraient pu vous éviter cette formule traduisant une ignorance profonde des problèmes pédagogiques de l’apprentissage de la lecture. Parler d’une méthode, quelle qu’elle soit, sans tenir compte des efforts faits par les maîtresses et maîtres dans leur classe, par les praticiens qui recherchent de nouveaux moyens d’apprentissage (il suffit de consulter les diverses revues pédagogiques ou les travaux faits actuellement par Rachel Cohen qui introduit les ordinateurs dans les classes et qui les utilise pour l’apprentissage de la langue orale et de la langue écrite), les recherches très sérieuses faites dans nos laboratoires universitaires soit sur le plan linguistique soit sur le plan de la psychologie cognitive de l’apprentissage.... c’est faire fi de tous les efforts réels que l’on peut observer à tous les niveaux et faire preuve d’une ignorance que je ne veux pas croire être celle du Grand Maître de l’Université.

Au-delà des querelles sur les méthodes... qui datent depuis plus de 100 ans, une réflexion sur ce qu’est une méthode permet d’apporter quelques lumières. Une méthode n’existe pas en soi ; elle n’existe qu’à travers un éducateur qui la met en œuvre et plusieurs facteurs sont à considérer avant de pouvoir porter un jugement sur la valeur de telle ou telle méthode. Une méthode est un ensemble de démarches psychologiques et pédagogiques (quelquefois même sociologiques) qui amène le sujet à l’apprentissage de la lecture. On a distingué, et depuis très longtemps, les démarches synthético-analytiques (en gros les méthodes syllabiques) et les démarches analytico-synthétiques (appelées -un peu à tort- les méthodes globales). Mais nous savons que les maîtres (qui ont officiellement la liberté de choisir leurs méthodes) adaptent plus ou moins, et selon leur personnalité, leur formation antérieure, les publics élèves qu’ils ont devant eux, le milieu social dans lequel ils enseignent, la méthode choisie. À notre époque un autre facteur intervient : celui de la langue maternelle des enfants et leur degré de connaissance du français. C’est dire qu’en fin de compte ce sont davantage les qualités d’adaptation des maîtres à leur public qui entrent en jeu que les qualités intrinsèques de telle ou telle méthode. Un bon enseignant obtiendra, avec la méthode qu’il se sera choisie ou construite, de bons résultats ; un enseignant mal formé, et quelle que soit la méthode utilisée, aura de mauvais résultats. C’est donc la question fondamentale de la formation des enseignants et les conditions d’existence et de fonctionnement de notre éducation nationale qui sont au coeur de tous les problèmes. Ne rejouons pas « Les animaux malades de la peste » de notre cher La Fontaine et ne faisons pas porter, à une méthode ou à une autre, le rôle du pauvre baudet de la fable. Avant de porter un jugement il faut aller plus loin et ne pas se contenter de la solution facile du bouc émissaire qui semble nous dégager de nos responsabilités.

Vous comprenez pourquoi, Monsieur le Ministre, quand je vous ai entendu condamner une méthode d’apprentissage sans aucune justification scientifique, sans expliquer les avantages et les inconvénients de chacune des méthodes actuelles, j’ai cru rêver car votre attitude était à l’inverse de celle que nous essayons de développer chez tous nos étudiants et chercheurs : la nécessité d’éliminer, dans tout jugement objectif, la part d’opinions personnelles, l’influence des modes pédagogiques (les modes existent aussi en pédagogie), le besoin de satisfaire telle ou telle clientèle électorale ou autre.

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Ministre, l’expression de mes sentiments les plus respectueux.

Gaston MIALARET
Professeur honoraire de l’Université de Caen,
Docteur honoris causa des Universités suivantes : Gand (Belgique), Lisbonne (Portugal), Rethymnon (Université de Crête), Bari (Italie), Timisiora (Roumanie), Sherbrooke (Québec), Université Laval (Québec),
Membre de l’Académie nationale des Sciences, Arts et Belles Lettres de Caen,
Président d’honneur du GFEN
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Nous avons publié en mars 2004 (N°422) un dossier sur la lecture "Apprendre à lire, quoi de neuf ?"
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