Accueil > Publications > Articles en ligne > Mémoires des corps, mémoires des chaises !


N° 546 - L’histoire à l’école : enjeux

Mémoires des corps, mémoires des chaises !

Pascal Mériaux

Un projet alliant numérique et travail coopératif et s’appuyant sur les lieux de mémoire du patrimoine local permet à des lycéens de faire autrement leur nécessaire devoir de mémoire, au-delà de la simple étude d’un thème au programme.

Le projet « Mémoires des corps des conflits mondiaux », initié en 2014, s’inscrit dans un premier temps dans le cadre du projet d’établissement du lycée La Martinière-Duchère de Lyon, et d’une semaine culturelle organisée par l’ensemble des acteurs de l’établissement autour d’un thème central : le corps. Mais le projet trouve aussi sa place dans la volonté de participer aux travaux de commémoration du soixante-dixième anniversaire de la Résistance, de la libération de la France et de la victoire sur la barbarie nazie. Enfin, il cherche également à permettre à des élèves de la série technologique du management et de la gestion une ouverture culturelle et une réflexion approfondie sur le travail de mémoire des conflits qui ont jalonné le XXe siècle, convaincu que la démarche de projet et l’ouverture culturelle sont sources de cohésion, de mobilisation pour les élèves.

Place aux corps

Mettre le corps au centre du travail des élèves permet de conduire une réflexion autour de nombreuses questions : le corps renvoie à l’homme, acteur comme individu pris dans les conflits ; au corps souffrant, marqué, numéroté des victimes ; au corps glorifié dans la statuaire des monuments aux morts ou exalté et mis en scène dans les régimes totalitaires ; au corps absent, disparu, réduit à un nom, une photographie qui permettent d’en garder la mémoire et la trace.

Ces questions permettent d’étudier des évènements, des hommes, des lieux et des œuvres qui constituent autant de mémoires des corps des conflits du XXe siècle. Le lycée La Martinière-Duchère bénéficie d’une richesse patrimoniale pour permettre la réflexion : patrimoine local avec la ville de Lyon et ses nombreux lieux de résistance mais également un patrimoine régional tel les maquis de l’Ain, le mémorial des enfants d’Izieu et à proximité une capitale internationale siège des Nations unies, Genève. C’est pourquoi le projet a pour ambition de mener les élèves au cœur des lieux de mémoire pour approfondir la réflexion menée en classe. Ainsi, ils ont visité le mémorial des enfants juifs exterminés d’Izieu, le mémorial de la prison Montluc et l’un des sièges mondiaux des droits de l’homme, le palais des Nation unies. Ils ont également mené un travail d’appropriation de leur environnement en photographiant les monuments aux morts et commémoratifs de leur espace proche.

Place aux chaises

JPEG
Les productions des élèves ont des formes diverses, artistiques et documentaires. Elles font l’objet d’une exposition installée au lycée lors de la semaine culturelle en avril 2014. Afin de sensibiliser le public lycéen, un site internet, une vidéo et un livre interactif rendent compte et complètent le travail effectué par les élèves et leurs professeurs.

JPEG

Chaises réalisées par les élèves de 1ère STMG, support physique de l’exposition virtuelle. Chaque chaise identifie un lieu.

L’exposition repose sur une installation des élèves à partir d’un objet métaphorique qui montre les hommes sans les montrer, tel que l’exprime l’artiste suisse Daniel Berset : la chaise. Avec Broken Chair sur la place des Nations à Genève, Daniel Berset impose une réflexion sur les mines antipersonnelles et le corps mutilé. Pour lui, « morphologiquement parlant, la chaise n’existerait pas sans un corps d’homme ». La chaise marque la sédentarisation, la marque du pouvoir (le trône), la présence et l’absence de l’homme : « La chaise pour penser, pour donner à penser, pour laisser la place aux autres. » Ainsi, un parcours de chaises qui sont chacune la représentation d’un lieu de mémoire visité et travaillé par les élèves pour réfléchir et penser la question des corps et des conflits du XXe siècle. Des QR codes placés sur les chaises permettent d’accéder à des pages web dédiées et construites par les élèves de la classe de 1re STMG (sciences et technologies du management et de la gestion).

Trois élèves de BTS assistant manageur ont apporté leur soutien au projet en organisant, en partenariat avec l’ONG lyonnaise Handicap International, un prolongement à ce parcours et à cette réflexion sur le corps et les mémoires des conflits mondiaux. Une minipyramide de chaussures et une exposition sur l’action d’Handicap International est organisée en parallèle du travail des élèves de 1re, lors de la Semaine de la culture organisée au lycée. Le projet a d’ailleurs reçu une mention du jury du prix René Cassin (2013-2014).

Place au numérique

Ce projet vise également l’intégration des usages du numérique dans la classe d’histoire-géographie, en particulier ici des outils nomades que constituent les tablettes. La dimension numérique du projet est fondamentale, notamment dans la recherche d’une construction-compréhension de l’histoire et des mémoires des conflits mondiaux. Le numérique et sa nomadité permettent de collecter et de conserver des traces. Ainsi, les élèves ont pu collecter des informations lors des visites des divers lieux de mémoire. Photos, prises de notes ont accompagné les sorties pédagogiques. Ils ont progressivement constitué « une mémoire du projet ». Ces matériaux historiques, sensibles sont récupérés et servent de base au travail en classe.

JPEG

Travail photographique réalisé par les élèves de 1ère STMG à la Maison d’Izieu, mémorial des enfants juifs exterminés.

JPEG

Le numérique offre de multiples possibilités de production par les élèves, s’appuyant sur les connaissances travaillées en cours d’histoire, qui mettent en œuvre des compétences disciplinaires telles que la sélection, l’organisation d’informations, la pratique de différents langages, mais également des compétences numériques (techniques, informationnelles et sociales). Les élèves ont réalisé des portraits vidéos de prisonniers fictifs de Montluc à partir des photos réalisées dans la prison et de l’atelier suivi sur le thème de la recherche des identités des corps retrouvés dans les charniers de Villeurbanne. Ils ont utilisé pour ces portraits l’application Com-phone. Simple de prise en main, elle engage les élèves dans un travail de storytelling dans lequel les essais erreurs sont possibles. À Izieu, les élèves ont engagé un travail photographique dans une démarche sérielle. Il s’agissait de prendre une série de photos en choisissant soit un angle de vue, soit un cadrage, soit une couleur, toujours identique afin de constituer une série de photos cohérentes selon des thématiques proposées : l’absence, la vie quotidienne, l’enfance. Inspirés par les travaux artistiques de Joachim Mogarra, les élèves ont, à l’aide de l’application Polaroid Go, réalisé des photos numériques Polaroid sur lesquels un texte court évoque l’intention. Outre l’aspect poétique, la réalisation dans la maison même où la rafle des enfants s’est déroulée a entrainé un travail de réflexion de la part des élèves dont les productions témoignent.

Place à la coopération

Le numérique, c’est aussi la possibilité de collaborer, coopérer et partager ensemble. Les compétences mises en œuvre cherchent à construire à la fois un rapport individuel au travail, mais également à inscrire ce travail dans un rapport collectif, d’apprendre à coopérer et collaborer. Dans cet objectif, les élèves ont photographié un monument aux morts ou des plaques commémoratives proches de chez eux. À ce titre, des ressources numériques géolocalisant l’ensemble de ces lieux, à l’image de l’inventaire des monuments aux morts de l’université de Lille 3, sont utiles, mais offrent également des sources d’informations pertinentes à exploiter avec les élèves et une réflexion sur la patrimonalisation numérique. Chaque élève ou binôme est ainsi revenu en classe avec une photo du monument. La photo devait poursuivre un objectif, montrer une idée, une intention. Une recherche sur le monument devait également être menée en parallèle. Ce travail effectué, l’application en ligne MyHisto permet de rassembler les travaux et de mettre en relation et en cohérence l’ensemble disparate de monuments. MyHisto associe photo, texte, date, lieux et déroule une histoire. Le travail fait émerger l’évolution des monuments commémoratifs entre la Seconde et la Première Guerres mondiales, des monuments aux morts aux plaques commémoratives.

Le numérique, c’est également partager et diffuser. La mise en ligne d’un site internet sur la visite à Izieu avec l’ensemble des productions, l’exposition en réalité augmentée d’un livre numérique sont autant d’éléments qui permettent de rendre visible le projet, mais aussi qui lui donnent du sens et de la cohérence.

Enfin, demeurent les chaises, là pour penser, pour donner à penser les regards des élèves sur le passé, les mémoires et l’Histoire.

Pascal Mériaux
Professeur et IAN (interlocuteurs académiques pour le numérique) d’histoire-géographie dans l’académie de Lyon

Sur la librairie

Cet article vous a plu ? Poursuivez votre lecture avec ce dossier sur le même thème...

 

L’histoire à l’école : enjeux
Comment les élèves peuvent-ils construire un rapport apaisé, critique et intégrateur au passé de la société humaine et à l’Histoire ? Une histoire qui prenne en compte le récit, l’histoire politique, économique, sociale, les représentations, les enjeux de mémoire, qui éveille l’esprit et qui crée du « nous ».
Voir le sommaire et les articles en ligne


Portfolio

 Les Cahiers pédagogiques sont une revue associative. Pour nous permettre de continuer à la publier, achetez-la, abonnez-vous et adhérez au CRAP.


  • Dans la même rubrique

  • N° 549 - Usages des livres jeunesse

    Bibliographie - sitographie
  • N° 549 - Usages des livres jeunesse

    Mets ta ceinture, c’est un rallye
  • N° 549 - Usages des livres jeunesse

    De l’Ehpad à la maternelle
  • N° 549 - Usages des livres jeunesse

    Bulles de femmes
  • N° 549 - Usages des livres jeunesse

    Réduire la fracture sociale
  • N° 549 - Usages des livres jeunesse

    Valon et le projet Papillons
  • N° 548 - Des collectifs enseignants connectés

    Rencontres connectées, rencontres en réel, une circulation fluide
  • N° 548 - Des collectifs enseignants connectés

    Le travail collectif des enseignants avec des ressources
  • N° 548 - Des collectifs enseignants connectés

    Formation initiale et communautés d’apprentissage
  • N° 548 - Des collectifs enseignants connectés

    Mais alors, que faut-il pour que ça marche ?