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Mémoire, histoire et vigilance

Nous publions ici un article de Jean-François Forges "Les voyages scolaires dans les camps nazis" publié dans le N° 379 (décembre 99).

26 janvier 2005

A l’occasion de la célébration du 60ème anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz, pour aider à réfléchir sur les commémorations, le "devoir de mémoire", l’attitude pédagogique à avoir ou comment enseigner la Shoah, la lecture ou la relecture du dossier que nous avions consacré à cette question est plus que jamais d’actualité.


N° 379 : Histoire, mémoire et vigilance

[ Voir la présentation complète du dossier ]

L’article de Jean-François Forges : Les voyages scolaires dans les camps nazis

On a vu, ces dernières années, se multiplier les voyages scolaires à Auschwitz, à partir de projets recevant souvent des financements publics. À quelle condition ces voyages peuvent-ils être féconds ? La réflexion s’impose en tout cas...

Je voudrais, en partant du très beau livre de Ruth Klüger, ancienne déportée à Theresienstadt et Auschwitz-Birkenau, Refus de témoigner  [1], poser quelques questions à ne pas oublier à propos de ces voyages. R. Klüger exprime en effet ses réticences. Ainsi, à propos d’un voyage scolaire à Flossenbürg, quelques années après la guerre, elle critique les professeurs qui conduisent les groupes en « essayant de dicter aux élèves leurs réactions... Tout était encore tout frais, le sang avait été irrévocablement versé, mais si l’on peut dire, n’avait pas encore coagulé. J’imagine ces enfants qui, la bouche ouverte, avec un petit gloussement d’embarras, ramassent une cuillère de plomb, tâtent la paillasse, avec le sentiment délicieusement coupable de jouer en cachette un bon tour aux adultes, de jeter un coup d’œil derrière leurs rideaux, enfin de faire une chose interdite, à l’initiative ou par la faute d’une camarade effrontée » (pages 85-86).

« Je ne suis jamais retournée à Auschwitz, et je n’ai pas non plus l’intention de jamais y retourner dans cette vie. Auschwitz n’est pas pour moi un lieu de pèlerinage... En ce lieu que j’ai vu, senti, redouté, et qui n’est plus aujourd’hui qu’un musée, je n’ai pas ma place, je n’y ai jamais eu ma place » (page 152). Puis elle ajoute, dans la même page, en faisant allusion à des Allemands d’aujourd’hui dont elle parle dans son livre qui faisaient leur service civil à Auschwitz et qui furent occupés à en repeindre en blanc les clôtures (page 78) « c’est un lieu pour ceux qui repeignent les barrières ». Elle dit que, au moins dans le passé, « Auschwitz n’a jamais été un établissement d’éducation d’aucune sorte, et surtout pas d’éducation à l’humanité et à la tolérance » (page 80). Et nous nous posons la question de savoir si le Lager d’Auschwitz peut être, aujourd’hui, un lieu où peut se faire une éducation à l’humanité et à la tolérance.

Qu’est ce que cela apporte ?

Le voyage à Auschwitz peut très bien ne rien apporter. Personne ne peut prétendre être assuré du succès des pratiques pédagogiques, quelles qu’elles soient. Il y a toujours bien des échecs, pour quelques réussites.

Le voyage à Auschwitz n’est qu’un aspect de la transmission de la mémoire et de l’histoire des Lager et de la Shoah. Il arrive plutôt pour souligner des savoirs déjà acquis, car celui qui va dans les camps sans rien en savoir ne voit rien que des espaces le plus souvent vides, des herbes folles, des musées peuplés de fantômes morts. Ce sera donc, avant le départ, nécessairement, le cours, la leçon d’histoire elle-même et la lecture de récits, très nombreux maintenant, d’anciens déportés  [2]. Même si Primo Levi parle d’un camp qui n’existe plus (Auschwitz III Monowitz), il reste la référence pour les récits et la réflexion à propos des Lager. La rencontre avec des anciens déportés est aussi nécessaire pour replacer les lieux découverts au cours du voyage dans leur réalité d’hier et d’aujourd’hui. Si des anciens déportés n’accompagnent pas les élèves, ces rencontres peuvent se faire plus judicieusement après le voyage, (je l’ai préféré personnellement). Les questions posées par les élèves sont souvent, alors, plus précises, moins directement liées à l’émotion, fondées sur des interrogations surgies au cours du voyage et plus longtemps méditées.

D’autre part, beaucoup de questions se posent sur l’ambiance des visites aujourd’hui. L’affluence est souvent très grande au camp principal d’Auschwitz, avec beaucoup de groupes d’élèves de Pologne ou d’autres pays européens, mais aussi des États-Unis ou d’Israël. La visite peut être alors problématique dans la foule, les bousculades, le bruissement de la multitude des langages. Le recueillement, qui varie en fonction de la préparation des élèves, n’est pas toujours de rigueur. Le manque de tenue de certains visiteurs peut même être choquant par des comportements de « touristes » évoqués par Ruth Klüger, sans compter certains énergumènes à l’aspect clairement identifiable des nostalgiques du temps où on pouvait, en toute impunité, dominer les autres. C’est un fait qu’on peut les voir, à l’occasion, en particulier dans les camps situés en Allemagne.

Il faudra donc, nécessairement, qu’il y ait un temps libre, à une heure de moindre affluence, pendant lequel les élèves pourront marcher, seuls, dans les rues du camp principal d’Auschwitz, en particulier pour visiter les bâtiments où se trouvent les expositions présentées par la France [3], l’Italie (avec une installation imaginée par Primo Levi) ou le bâtiment réservé à l’extermination des Juifs.

Si possible, une visite individuelle ou par petits groupes, avec, dans la mémoire, des connaissances déjà acquises paraît préférable aux visites scolaires guidées du camp principal, pour la visite de Birkenau.

Les conditions de la visite...

Il y a maintenant, dans les ruines des camps, un effort nouveau de sauvegarder la mémoire et d’informer clairement le visiteur, avec tous les problèmes posés, depuis longtemps, par le maintien des ruines en l’état : à Buchenwald, on a restauré les clôtures, flambant neuves, en respectant scrupuleusement la complexité des réseaux électriques, des isolants, des barbelés. Mais, et c’est une nouveauté, le visiteur est informé qu’il a devant lui une reproduction de l’ancienne enceinte, dont on peut voir encore quelques dernières traces rescapées du travail de la rouille et de l’usure du temps. À Birkenau, l’herbe est maintenant plus souvent fauchée et les lieux sont plus clairement identifiés, en particulier à l’aide d’une utilisation pertinente et véritablement pédagogique des photographies de l’Album d’Auschwitz  [4] replacées aux endroits même où les clichés de 1944 ont été réalisés.

La disposition des clôtures, des portes, des miradors, des ruines des baraques ou les reconstructions à l’identique informent d’une manière correcte sur les camps de concentration. En revanche, les camps d’extermination restent tout à fait opaques. Alors, la meilleure préparation au voyage demeure le film Shoah. On peut montrer les extraits réalisés au camp principal et à Birkenau. On saura ainsi de la manière la plus précise et rigoureuse, dit par les témoins choisis par Lanzmann, ce qui est advenu dans des lieux qui, en eux-mêmes ne portent plus de traces de la Shoah, en particulier sur le lieu sans doute le plus funeste, la rampe de Birkenau. On pourra repenser, devant leurs décors réels, aux scènes décrites par Filip Müller ou Rudolf Vrba. On pourra refaire, à pied, le chemin du travelling de Lanzmann le long de l’interminable route extérieure qui longe les barbelés de l’ancienne Kommandantur à la porte principale. Ou bien, on pourra marcher, à l’intérieur même du camp, dans une des si longues allées perpendiculaires à la rampe, réaménagées entre des murs impressionnants de barbelés.

... et du voyage

Les conditions mêmes du voyage sont importantes. Je ne parviens pas à imaginer l’impression que laissent dans l’esprit des adolescents ces voyages très rapides qu’on fait maintenant. On peut partir, par avion, de Paris au petit matin, être à Cracovie vers neuf heures, sur le site d’Auschwitz vers dix heures, visiter le musée, passer, sans s’arrêter particulièrement, à Birkenau où, de toute manière, comme je l’ai entendu dire quelquefois « il n’y a rien à voir », et être rentré en France en fin d’après-midi.

Je pense, au contraire, qu’il faut une approche lente. Un voyage en train ou en car permet de ressentir la distance et le temps, sans compter les avantages économiques. Il permet aussi de s’arrêter, au passage, dans des villes comme Prague qui, par son incomparable beauté peut être un lieu où s’expriment apaisement et humanisme.

Je me souviens d’un voyage en car et d’une arrivée à Cracovie par le sud de la Pologne, à travers les sombres paysages de la Haute-Silésie, les maisons et les usines noires et pauvres, sous la pluie, à la tombée de la nuit. Auschwitz s’inscrit dans une région, dans un climat, dans un pays.

Il est important aussi que le voyage ne soit pas totalement payé par une institution régionale ou nationale, ou par des organismes militants pour la mémoire. Là aussi, je pense qu’un effort est nécessaire et que quelques petits travaux, comme les élèves savent en trouver pour payer leurs vacances, peuvent permettre de participer au financement du voyage et exprimer que le voyage à Auschwitz a un coût et qu’il est vraiment une décision personnelle.

Si le voyage, enfin, se fait sur une semaine de vacances, on aura l’assurance de rassembler les personnes les plus motivées et d’éviter les problèmes habituels des groupes scolaires (agitations, ennui, élèves sans raisons personnelles de leur présence dans le groupe), problèmes classiques mais qui deviennent inconcevables et insupportables à Auschwitz.

Après

Le travail pédagogique, à réaliser après le voyage, n’est pas le plus facile. Il donne pourtant lieu, le plus souvent, à de remarquables réalisations : rencontres entre les élèves, discussions, échanges d’impressions et de réflexions, rédactions de textes, mises en commun des dessins et des photographies, éditions des travaux réalisés.

Il faudrait, sans doute, trouver les moyens de mieux faire connaître ce que beaucoup de professeurs accomplissent, à ce propos, dans beaucoup de collèges et de lycées. Il faudrait pouvoir échanger les bilans. Les échecs, les réussites, les doutes et les convictions, sont partagés par beaucoup d’entre nous.

Tous ceux qui cherchent, sans se faire d’illusions, comment transmettre les valeurs qui pourraient nous protéger contre la barbarie, savent qu’il faut d’abord inventer une société et une école qui respectent elles-mêmes les valeurs humanistes et personnalistes, démocratiques et républicaines. Le voyage à Auschwitz n’est qu’un moyen pédagogique, parmi d’autres. Il ne peut suffire.

Jean-François Forges, décembre 1999


[1Éditions Viviane Hamy, 1997, 318 pages.

[2Il est matériellement impossible, aujourd’hui, de connaître tous les livres édités sur ce sujet. Parmi les souvenirs d’anciens déportés résistants, un temps internés à Birkenau, et moins souvent cités, il faut souligner le souci de précision, de rigueur, de vérité du livre de Simone Alizon L’exercice de vivre, Stock, 1996, 377 pages, et Paul Le goupil Un Normand dans... itinéraire d’une guerre 1939-1945, éditions Tirésias-Michel Reynaud, Paris, 1991, 273 pages.

[3François Marcot raconte comment a été réalisée cette exposition et en quoi les histoires officielles française et polonaise ont lourdement pesé sur sa conception, à la fin des années soixante-dix, dans le livre dirigé par Annette Wieviorka, La Shoah, témoignages, savoirs, œuvres, Presses universitaires de Vincennes, 1999, 396 pages.

[4Peter Hellman, Le Seuil, 1983, 222 pages. Les photos de L’Album d’Auschwitz montrent l’arrivée à Birkenau de convois de Juifs de Hongrie, pendant l’été 1944.


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