Accueil > Publications > Les avant-propos > Mémoire, histoire et vigilance


N°379 : Mémoire, histoire et vigilance, coordonné par Jean-François Forges

Mémoire, histoire et vigilance

Editorial


Shoah. Des hommes l’ont fait ; l’homme l’a fait. Les jeunes doivent le savoir, pour que d’autres hommes, et d’abord eux-mêmes, ne le fassent pas à leur tour. Mais que de précautions à prendre.

Ce n’étaient pas les Allemands, mais des Allemands : la question n’est pas d’ordre national, il faut y insister quand les nationalismes sont toujours massacreurs. En France, des gendarmes ou policiers français ont arrêté les Juifs, ont séparé les enfants de leur mère, sur l’ordre de préfets français (pas seulement Papon), des Français ont conduit les trains vers les camps. Des Français ont dénoncé des voisins, ont formé la Milice ; pourquoi ou comment une personne d’apparence honorable se transforme-t-elle en délateur ou en auxiliaire de la Gestapo ? Des Français (et des étrangers) ont résisté. Au Chambon-sur-Lignon, à Izieu, ailleurs, des Français ont caché des Juifs. D’autres gendarmes, policiers, cheminots - parfois les mêmes - ont prévenu, ont fait évader, ont saboté. Il est trop facile de diviser entre bons et mauvais, héros et collabos. Il n’est pas toujours simple de choisir entre l’obéissance (aux lois ou aux ordres) et le respect de l’homme : qu’aurions-nous fait dans les mêmes circonstances ?

C’était l’idée folle de faire disparaître tout un peuple. Pas seulement les Juifs : les Tziganes aussi par exemple. Au-delà, l’idée qu’il y a des hommes et des sous-hommes, que les hommes ont le droit d’exterminer les sous-hommes et, en attendant, d’en exploiter jusqu’à la mort la force de travail, d’en utiliser le corps pour de fantasmatiques "recherches ". Et l’idée de ramener des hommes à un stade pré-humain, de leur faire avaler leur dignité. Il fallait qu’il n’y ait pas de traces pour la postérité, d’où la falsification des documents ; on voulait que les acteurs soient corrects, humains, sensibles à la musique. Et tant d’autres, qui n’ont pas pris de part active à ces abominations, ne voulaient pas savoir jusqu’où pouvaient mener leurs idées.

C’est à tout cela que l’école doit sensibiliser les jeunes, et les rendre vigilants contre tout germe de mépris, de brutalité, de haine de groupe, de totalitarisme. En évitant toutes les simplifications, tous les manichéismes.

Mais pas seulement à cela. Si énorme, révoltante, inouïe que soit la shoah [1] à laquelle symboliquement nous avons voulu consacrer ce dernier numéro des années 1900 [2], d’autres éléments s’imposent à la mémoire et à la vigilance.

Il y a tant à ne pas oublier...

Le goulag a été ouvert avant la shoah, il a au moins la même ampleur, on y voit la même volonté de déshumaniser les victimes. L’aveuglement des contemporains à son égard était plus grand, il a duré plus longtemps. L’idée de base n’est pas la même ; ce n’en est que plus tragique, puisque c’était au nom de valeurs de gauche ! Certains encore aujourd’hui trouvent scandaleux le rapprochement. Et il y a toujours des goulags.

Il n’y a pas que la shoah, il n’y a pas que le goulag. Le génocide au Cambodge date de la fin des années 1970, celui du Rwanda du début des années 1990 [3]. Et il y a dans l’histoire bien d’autres sujets qui piétinent l’humanité et ses valeurs ; pas toujours importants sur le plan des nombres, mais significatifs.

Un exemple majeur, Dreyfus. Sa condamnation pour espionnage repose sur un faux commis par un autre officier, couvert par des officiers, des ministres, des juges, au nom de l’honneur de l’armée et de la défense de la patrie. L’Affaire est d’abord dédaignée par la gauche : une " lutte entre deux factions rivales de la classe bourgeoise " (Manifeste des députés socialistes, dont Guesde et Jaurès, 1898) ne doit pas détourner du vrai combat contre le capitalisme  [4]. Mais en 1900, Jaurès s’adresse à Guesde : " Le jour où contre un homme un crime se commet, le jour où il se commet par la main de la bourgeoisie, mais où le prolétariat, en intervenant, pourrait empêcher ce crime, ce n’est plus la bourgeoisie seule qui en est responsable, c’est le prolétariat lui-même ; c’est lui qui, en n’arrêtant pas la main du bourreau prêt à frapper, devient complice du bourreau ". C’est que, dit Madeleine Rebérioux [5], " à travers Dreyfus, Jaurès voit se poser le problème de toute l’humanité souffrante, opprimée par des forces qui ont un nom : l’argent, l’armée, l’église. C’est pourquoi il n’a jamais vu de contradiction entre son attitude dans l’Affaire et sa fidélité à la classe ouvrière, bien au contraire ". Avec Zola, des " intellectuels " risquent, dans le combat pour la réhabilitation de Dreyfus, leur prestige et leur liberté ; mais Barrès, pour qui en 1889 " crier à bas les Juifs, c’est crier à bas les inégalités sociales " (Bebel : " l’antisémitisme est le socialisme des imbéciles "), dit encore en 1898 : " que Dreyfus est capable de trahir, je le conclus de sa race ". Parmi les vingt-cinq mille souscripteurs pour ériger un monument à Henry, l’auteur du faux qui s’est suicidé, Paul Léautaud souscrit " pour l’ordre, contre la Justice et la Vérité " ; un autre verse 0,25 F " pour louer un wagon d’exportation " des Juifs [6] : cela nous ramène à la shoah.

Dans l’Affaire, " il y a, il y aura longtemps, et peut-être éternellement, une vertu singulière ", dira Péguy dans Notre jeunesse, même si " tout commence en mystique et finit en politique. [...] Tout parti vit de sa mystique et meurt de sa politique " ; il y a de cette distinction " un exemple éminent dans l’affaire Dreyfus continuée en affaire dreyfusisme ". La distinction se retrouve dans bien d’autres situations : le mouvement ouvrier, le Front populaire, la Résistance, le gaullisme, et aussi - alors que la politique coloniale était, disait Jaurès, " une Affaire Dreyfus permanente " - dans la politique de nouveaux États indépendants (jadis, des potentats africains avaient prêté la main au trafic des esclaves). Débat : la shoah peut-elle excuser la politique d’Israël envers les Palestiniens ?

La lutte des classes et le maintien de l’ordre (c’est parfois la même chose) ne rentrent pas dans les crimes contre l’humanité, et on n’en traitera pas ici. Mais parfois ceux qui sont chargés de maintenir l’ordre surenchérissent. Exemples donnés par Lissagaray à la fin de la Commune : " Le dimanche 28, le long de la mairie du XIe où étaient adossés des cadavres, nous vîmes un fusilier marin dévider de sa baïonnette les boyaux qui coulaient du ventre d’une femme ". Galliffet sélectionne parmi les prisonniers ceux à qui des circonstances aggravantes vaudront d’être fusillés : " Vous avez l’air intelligent, sortez des rangs Vous avez une montre, vous deviez être un fonctionnaire de la Commune ", ou bien : " Que ceux qui ont des cheveux gris sortent des rangs. Vous avez vu juin 1848, vous êtes plus coupables que les autres " [7].

Devoir de mémoire

À Oradour-sur-Glane, en juillet 1999, le président de la République a réuni, dans une mémoire collective dépassant les nations, Oradour et la shoah, mais aussi la Saint-Barthélémy, la Vendée, Guernica, le ghetto de Varsovie, Sabra et Chatila, le Rwanda, Srebrenica, le Kosovo. La liste n’est pas close.

Ce sont plus que des questions d’histoire. Elles ne concernent pas seulement les professeurs d’histoire, mais tous les professeurs : ils sont tous des citoyens, ils ont tous en charge de faire des citoyens avec les jeunes, et tous les citoyens doivent être historiens.

L’approche ne peut pas être scolaire : tant d’heures, en telle classe, telle visite, avec interrogation écrite. Il faut atteindre la sensibilité, dépasser légèrement la dose supportable. En visitant lentement les ruines d’Oradour-sur-Glane, on sent qu’elles imposent le silence ; il faut une approche lente des camps. Il faut sortir du cadre de la classe et de celui des disciplines.

Devoir de vérité

Pour les mêmes exemples : ce n’est qu’en 1995 que le responsable du Service historique de l’armée de terre reconnaît la " conspiration militaire " qui a abouti à la condamnation de Dreyfus. Les gouvernements successifs ont longtemps refusé de reconnaître la responsabilité de la France (Vichy, mais la France quand même) dans la déportation des Juifs. La vérité demande un effort de lucidité et de distanciation : au Kosovo, certains ne voient que l’impérialisme américain et oublient une volonté planifiée de longue date de purification ethnique. Ce n’est pas parce que les nazis l’ont utilisé dans leur propagande que le massacre des officiers polonais par les Soviétiques à Katyn n’a pas eu lieu et qu’il n’était pas abominable.

Mais qu’est-ce que la vérité, que l’histoire n’est jamais sûre d’avoir établie ?

L’Assemblée nationale française vote en 1998, à l’unanimité, une proposition de loi reconnaissant le génocide arménien de 1915 [8] ; en Turquie, il est prudent de ne pas parler de ce génocide. L’Allemagne a reconnu le génocide nazi. La France vient seulement, en juin 1999 à l’Assemblée nationale, de reconnaître qu’il y a eu une " guerre d’Algérie " et non simplement des " événements " : on ne pouvait parler de guerre avec des " départements français ". On a ignoré le massacre de Sétif (qui a eu lieu le même jour que l’Armistice de 1945), on a appelé " pacification " ou maintien de l’ordre les conquêtes coloniales : Ubi solitudinem faciunt, pacem appellant (Tacite). À propos de la shoah, la loi dite Gayssot pose un problème. Pensons que les derniers survivants et témoins disparaîtront bientôt : il faut passer de la mémoire à l’histoire. Et combattre les idées folles sur une histoire " officielle " truquée (même si cela existait dans l’URSS de Staline), une histoire qui s’explique par les complots de puissances occultes (les Sages de Sion, les Jésuites, les petits hommes verts, les Élohim raëliens qui sont déjà parmi nous, etc.) Mais combattre par l’étude, et non par une interdiction légale qui ne peut que renforcer dans leurs convictions ceux qui y croient. C’est une dimension de la laïcité.

Devoir d’oubli

Devoir de mémoire, devoir de vérité. Et devoir d’oubli. Car si la mémoire doit étayer la vigilance, elle peut aussi entretenir les rancurs et les rancunes qui n’attendent que l’occasion de se manifester. Nous avons longtemps vécu avec la notion d’ennemis héréditaires, Anglais puis Allemands. Qui a commencé ? disent les enfants qui se battent. Quels étaient les premiers au Kosovo ? Les Albanais, les Serbes ? Et avant ? Les premiers en Afrique du Nord ? Les Arabes, les Berbères ? Et avant ? Et en France ? Les Francs, les Gaulois ? Et avant ? etc. Et après ? Ne faut-il pas, quarante ans après, que les rapatriés d’Algérie admettent que le changement est irréversible et que les Français de France ne les confondent pas tous dans l’image du gros colon ? Jacky Beillerot écrit fortement [9] : " Le désir de tuer son ennemi est la preuve de la capacité insuffisante de penser. " L’époque contemporaine nous fournit des exemples exceptionnels : que l’on pense aux victimes de la Shoah, capables de n’avoir aucune parole de haine, ou bien au comportement de Mandela, après trente ans de geôle. La force intérieure rend capable non du pardon, comme il se dit sottement, et encore moins d’oubli, mais de la conscience que la vengeance avilit et se retourne contre la victime. La forme légale de l’oubli est l’amnistie : des communards en 1879, des généraux putschistes d’Algérie en 1982. Toujours discutée, par ceux qui veulent ou redoutent d’y voir une réhabilitation [10], elle est la marque d’une société assez forte pour surmonter son passé. Qui ne doit pas confondre les dirigeants et les simples exécutants. Il ne faut pas oublier Oradour, il faut oublier la question des " malgré nous ".

Mais d’autres situations relèvent de la même analyse, et par exemple le bizutage, et les directions d’établissements qui ferment les yeux sur lui, la cruauté de certains cadres des écoles d’enfants de troupe, qu’a retracée Charles Juliet ; des policiers qui frappent un homme à terre ou le passent à tabac au commissariat et, dans tant de pays, la torture, des criminels comme des opposants politiques. La condamnation de la France par la Cour européenne des Droits de l’homme, en juillet 1999, pour torture, ne peut laisser indifférent. Ampleur différente, mais sadisme, volonté d’humilier, sur le versant du fascisme ou de son acceptation [11]. Même s’il faut se méfier des généralisations et rester rigoureux dans l’emploi des mots [12].

C’est une obligation pour les politiques, pour tous les citoyens, et aussi pour l’école et pour les enseignants, dans leur responsabilité propre d’enseignant : il ne faut pas laisser Hitler gagner la guerre.

Jacques George, pour la rédaction des Cahiers pédagogiques.


[1Faut-il ou non une majuscule ? Certains, comme Marie-Anne Paveau pensent que Shoah, avec une majuscule, tend à " reverser le point de vue juif dans une optique théologique ", tout comme Holocauste, qui indique sacrifice, tandis que shoah, qui indique cataclysme, reste plus neutre. (Le Français aujourd’hui, juin 1999.) D’autres, comme le coordonnateur de ce Cahier plaident pour la majuscule qui exprime la spécificité et l’unicité de l’événement. On verra les deux écritures dans le dossier.

[2Pour éviter l’inutile querelle sur l’année où finit le siècle.

[3Voir le dossier d’Esprit, mai 1999, Les politiques de la haine.

[4" À la fin des années soixante, Primo Levi dut combattre les idées du journal d’extrême-gauche Lotta continua qui pensait qu’il n’y avait aucune différence entre une usine du monde capitaliste et un camp de concentration " (J.-F. Forges, Éduquer après Auschwitz, 1997, p. 140 ; d’après Myriam Anissimov).

[5Esprit, février 1960.

[6Voir Jean-Denis Bredin, L’Affaire, p. 325.

[7Histoire de la Commune de 1871, chap. 32 et 33.

[8Elle n’a pas encore été inscrite à l’ordre du jour du Sénat, lenteur diplomatique.

[9L’éducation en débats, p. 61.

[10Pour les Communards, c’était une réparation. Pour les généraux d’Algérie, il n’était pas nécessaire d’y ajouter une reconstitution de carrière.

[11On voyait cela aussi chez les SS, mais J.-F. Forges a raison de dire que " avoir le temps de crier deux fois devant un CRS de la République française qu’il est un SS prouve que ce CRS n’est pas un SS ", ibid. p. 140.

[12Certains osent parler de goulag si on interdit de fumer, si on retarde l’ouverture de la chasse ou si on veut limiter la vitesse des motos.