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Billet du mois (N°405, juin 2002)

Manifestations citoyennes ?

Par Marie-Christine Chycki


Lundi 22 avril, 14 heures 30, dans un lycée de province. L’alerte incendie, accueillie d’ordinaire avec flegme par les élèves, provoque une inhabituelle agitation : Il y a une manif de prévue, c’est le signal, m’explique-t-on.

Devant ma classe quasi désertée, ma première réaction est la désapprobation. Mal remise de ma déception et de ma colère devant le lamentable résultat de la veille, j’en veux au monde entier et comprends mal que les élèves puissent manifester contre le résultat d’une consultation électorale, parfaitement légitime à défaut d’être réjouissant, preuve une fois de plus de leur manque de réflexion critique et de leur ignorance crasse de ce qu’est la démocratie ! Heureusement, très vite, je me rappelle que c’est justement mon boulot de faire en sorte qu’ils l’acquièrent ce fameux sens critique, et qu’en matière de démocratie, j’en connaissais sûrement moins qu’eux lorsque j’avais leur âge...

Ils réagissent, ils manifestent, ils disent leur désaccord : je pressens vaguement que ce non est adressé autant au Front national et à son idéologie, qu’à moi, à nous, à ce que nous prétendons incarner - le monde des adultes responsables, ayant le sens de leur engagement citoyen, intéressés par le politique, vigilants sur les valeurs fondatrices de la République et qui, au bout du compte, avons permis à un homme d’extrême-droite d’incarner un choix politique possible pour notre pays. Je repense au sentiment de vide qui a suivi l’annonce des résultats, à ces mots de « honte » ou de « regrets » trop souvent entendus à la télé ou dans la rue, à tous ces adultes désarçonnés, « assommés » comme le titraient les journaux ce matin-là, et je regarde d’un œil nouveau mes élèves, leur capacité à dire, à désirer autre chose...

Je n’oublie pas cependant que j’exerce dans un lycée d’enseignement général du centre ville. Ces élèves sont pour la plupart socialement privilégiés et cela explique en partie l’ampleur de leur mobilisation, ce qui n’ôte rien à la générosité de leur engagement. Mais qu’en est-il des autres ? Ceux dont les parents ont voté pour le FN, ceux qui, majeurs, ont voté eux-mêmes FN, ceux qui ne manifestent pas avec les lycéens parce qu’ils ne sont pas lycéens ? Parmi ceux-là, sans doute y en a-t-il certains qui n’ont pas trouvé à l’école l’écoute et le respect promis par les discours, d’autres pour qui le savoir, la connaissance sont devenus synonymes d’échec, de rejet... Il ne s’agit en aucun cas de réduire de façon simpliste le vote des jeunes pour le FN à ces seuls facteurs ; au-delà de l’École et sans doute plus prégnante, « l‘horreur économique » joue sa partition, sans compter les mutations rapides de nos sociétés modernes qui renforcent l’individu dans son isolement, sa solitude. Comme l’écrit justement J.-C. Kaufmann [1] : « La France (comme tous les autres pays développés) se coupe en deux. Non plus socialement comme autrefois, mais culturellement et irrémédiablement. D’un côté, les modernes, culturellement nantis, ouverts à tous les nouveaux questionnements passionnants de l’époque. De l’autre, la souffrance honteuse de tous ceux qui ne comprennent rien à ce tohu-bohu, le repli silencieux au fond des petits pavillons à quatre sous. »

Tout cela est à prendre en compte, mais pour nous, enseignants, il convient de ne pas négliger ce qui est de notre responsabilité : faire vivre dans l’école les valeurs que nous proclamons. P. Meirieu le rappelle : « Aussi bien faits soient-ils, les cours d’instruction civique n’ont guère d’impact dans une école où l’on apprend à réussir contre les autres et non avec eux. Dans une école qui classe les individus dans des cases au lieu de faire alliance avec eux pour les aider à surmonter toute sorte de fatalité. Dans une école où la réussite est donnée à ceux qui évitent le moindre risque. Et s’abstiennent... de tout commentaire. »

Dans cette perspective, sans doute faudra-t-il se garder de retomber dans des discours convenus, être plus vigilant et rigoureux. Parler de « réaction citoyenne » par exemple, pour évoquer les manifestations, c’est laisser entendre que cinq millions et demi de personnes n’ont pas fait un vote « citoyen », c’est exclure de la cité ceux qui en ont pourtant respecté les règles, même si nous pensons qu’ils n’en ont pas compris les valeurs... Mots qui jugent, mots qui excluent, mots qui ne peuvent pas convaincre.

À nous d’en inventer de nouveaux !

Marie-Christine Chycki


[1Les nouveaux barbares, par Jean-Claude Kaufmann. Le Monde du jeudi 25 avril 2002.