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Enseigner en Segpa

« Mais madame, on est bête ! »

Entretien avec Anne Tradardi

23 avril 2019

Depuis la rentrée 2018, Anne Tradardi occupe un poste en section d’enseignement général et professionnel adapté (SEGPA), dans un collège de Quimper, dans le Finistère. Motivation, surprises et difficultés rencontrées : elle fait le point sur cette première expérience dans un environnement spécialisé.


Qu’est-ce qui vous a motivée à venir en Segpa ?
J’ai toujours eu cette idée d’aller dans l’enseignement spécialisé. J’avais décidé d’aller en IME (Institut médico-éducatif), mais il n’y en avait pas à moins de 50 km de Quimper. Alors j’ai gardé ça dans un coin de ma tête et je suis entrée en REP (réseau d’éducation prioritaire), où l’on rencontre aussi des enfants en difficulté. J’ai adoré. Mais au bout de douze ans de CP, j’ai éprouvé un peu de lassitude, due à une forme de routine. Je n’avais pas envie de finir ma carrière démoralisée, pessimiste. Je voulais retrouver une dynamique et me plonger dans une nouvelle réflexion, renouveler mes méthodes. Donc un matin, au réveil, j’ai décidé d’aller en Segpa. C’était la seule solution pour moi d’aller en « spécialisé » pas loin de chez moi. J’ai appelé le directeur de Segpa dans la matinée et je l’ai rencontré le soir même. Ma décision était prise !

Autour de moi beaucoup de gens m’ont regardée avec des yeux ahuris en me disant : « Tu deviens folle ! Tu ne vas pas y arriver, c’est trop dur ! Qu’est-ce que tu vas aller faire là-bas !? Tu vas te compliquer la vie ! » D’autres, au contraire, m’ont encouragée : « Super, vas-y ! Cela fait longtemps que tu en parles  ! »

Quel constat faites-vous après sept mois ?
Pour moi c’est très positif. J’ai l’impression d’aller au bout de ma carrière : j’ai commencé dans « les quartiers » en région parisienne, puis en REP dans le Finistère, et désormais en « spécialisé ». J’avais besoin aussi de voir ce que ces enfants devenaient : pendant douze ans je les ai vus en CP et je me demandais toujours comment ils évoluaient une fois arrivés au collège. Dès le départ je voyais bien qu’ils étaient différents, au sens où ils n’entraient pas dans les attentes de l’école. J’éprouvais une sorte de culpabilité, en élémentaire, de n’avoir pas le temps de m’occuper suffisamment d’eux. Des années plus tard, je les retrouve avec des difficultés qui se sont accumulées et amplifiées, et avec une image d’eux-mêmes très dégradée.

Je sais que mes collègues se sont démenés pour essayer de les faire avancer, mais je vois bien que c’est aussi un échec de l’école. Le défi pour moi n’est pas de leur faire rattraper tout leur « retard », mais plutôt de leur redonner confiance en eux et leur permettre d’apprendre quelque chose. Tous les jours, je fais en sorte qu’ils puissent sortir de ma classe en ayant appris quelque chose. Le regard de l’élève qui comprend quelque chose, pour moi, c’est magique, c’est du bonheur !

Je prépare plein de choses pour mes séances, mais ça ne se passe jamais comme je l’ai prévu. Et finalement, ça, ça me plait. Ce n’est pas facile mais ça m’oblige à la fois à être attentive à ce qui se passe, à devoir rebondir, faire, reconstruire, c’est riche ! Ça me fait évoluer, ils évoluent avec moi et moi avec eux ! Et puis, ils sont plus autonomes que les petits de CP.

L’organisation pédagogique, où les enseignants changent de groupe classe et où les élèves changent de professeur, me plait bien parce qu’on échange entre professeurs d’une même classe. Ça me permet de réfléchir, de voir les élèves autrement, notamment pour faire les bilans. Pouvoir travailler à plusieurs, mettre en place des projets, c’est nouveau pour moi. Il faut se mettre d’accord sur un certain nombre de points, mais ça aide finalement.

Qu’est-ce qui vous a le plus surpris en arrivant ?
D’abord, le comportement des élèves et le bavardage. Je me sentais agressée ou moquée par eux. Et puis j’ai compris que ce n’était pas moi, mais le système qu’ils raillaient, qu’ils provoquaient. C’est leur colère qui ressort. Le fait de comprendre cela a changé mon regard sur eux. Et finalement, eux et moi avons trouvé la bonne distance, le bon rapport. Au départ, c’était plus dur, donc je comprends qu’il y ait des enseignants qui ne le supportent pas. Ce que l’on a appris plus tard, c’est que comme nous étions deux nouvelles en Segpa, les élèves s’étaient ligués contre nous : ils décidaient tous les matins en arrivant qui ils allaient ennuyer, de moi ou ma collègue.

Ce qui m’a étonnée aussi, c’est la faiblesse du vocabulaire. J’ai vécu cela au CP, où des mots relativement courants n’étaient pas connus.

Il y a encore le manque de confiance en eux, qui fait qu’ils ne sont pas en mesure de prendre des initiatives. Quand je propose quelque chose, d’emblée la réponse c’est : « Je ne sais pas faire. Je ne sais pas. De toute façon, moi, je suis en Segpa, je suis bête ! ». Et quand je tente de les convaincre du contraire, là c’est le collectif qui me répète : « Mais madame, on est bête ! » C’est violent ! Comment peut-on à ce point s’interdire de penser qu’on vaut quelque chose ?

Enfin, leur niveau très faible. Durant l’été, j’avais beaucoup fréquenté les blog de collègues de Segpa, pour me préparer à la rentrée. Je m’attendais à des difficultés, mais à ce qu’il y ait un minimum de connaissances. Malheureusement, je me suis trouvée confrontée à leur manque de connaissances ─ en géographie et en culture générale notamment ─, qui fait que tout devient compliqué en classe. Ils ont très peu de représentation du monde dans lequel ils vivent. J’ai donc tout revu à la baisse dans ce que j’avais prévu de faire. Chaque situation est explicitée et remise dans son contexte. J’ai aussi décidé de faire tous les matins un « point info » : les élèves écoutent Arte Junior pendant cinq minutes et prennent ensuite la parole pour expliquer ce qu’ils ont compris. Je me rends compte qu’ils ne savent pas situer les pays ni les continents. Beaucoup éprouvent des difficultés à mémoriser ce qu’ils ont étudié en cours. Je m’adapte, mais c’est aussi pour apprendre à composer avec ces décalages qu’une formation me serait utile.

Quel est votre rythme de travail ?
C’est moins de travail sur place qu’à l’école élémentaire. C’est notamment dû à l’organisation du collège : à 17h30 les portes ferment, on doit partir. À l’école, je restais après la classe pour travailler. Ici, le niveau des élèves va du cycle 2 au cycle 4, il faut donc bien connaître le programme, ce qui implique plus de travail à la maison pour moi qui le découvre cette année. Mais c’est moins de présence en classe : vingt et une heures contre vingt-cinq auparavant (avec les activités pédagogiques complémentaires).
C’est beaucoup moins de fatigue nerveuse. J’enseigne l’histoire-géographie de la 6e à la 3e, les mathématiques en 6e et 5e, la technologie en 6e, les arts plastiques et l’enseignement moral et civique en 4e et un module d’aide spécifique en 5e.

Est-ce que vous envisagez de passer le Cappei (certificat d’aptitude professionnelle aux pratiques de l’éducation inclusive) ?
Oui, pour apprendre et pour garder mon poste, aussi. Il y a plein de choses qu’il faut que j’apprenne, comme le cadre législatif ou l’autorité avec les élèves adolescents, par exemple. J’ai besoin d’approfondir mes connaissances sur la différenciation et l’aide à la difficulté, sur les troubles dys. Certes, au cours de ma carrière, je me suis autoformée au fil des besoins, mais la formation Cappei est plus pointue que ce que j’ai pu glaner ici et là.
C’est aussi le plaisir de retourner sur les bancs de l’école. C’est essentiel dans notre profession.

Quelles relations entretenez-vous avec les enseignants du second degré ?
Au début, j’ai eu l’impression d’être invisible. J’arrivais d’une école où on était six enseignants ; ici c’est cinquante professeurs, plus la direction et le personnel administratif et technique. Mon cercle de relations s’est élargi progressivement.

N’étant pas titulaire de mon poste, je ne sais pas si je serai encore dans l’établissement l’an prochain (je l’espère !). Si c’est le cas, j’aimerais faire de la cointervention, avec une des professeures de mathématiques ou d’histoire-géographie, par exemple. J’aimerais aussi expérimenter l’inclusion inversée : un groupe d’élèves de classe « ordinaire » viendrait en classe de Segpa pour qu’on travaille ensemble. Cela ne sera sans doute pas évident, car les professeurs du secondaire ont traditionnellement moins l’habitude d’ouvrir la porte de leur classe, notamment à des élèves de Segpa. Mais je suis optimiste !

Propos recueillis par Rachel Harent

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