Accueil > L’actualité vue par le CRAP > Lutte des classes


Débat sur les priorités éducatives

Lutte des classes

Cécile Blanchard

14 juin 2016

France Stratégie, le Commissariat général à la stratégie et à la prospective, organisait le 13 juin un débat sur les priorités éducatives pour la période 2017-2027. L’occasion d’un tour d’horizon des grandes questions que pose la nécessaire transformation du système éducatif en France.


Les enjeux des politiques éducatives mobiliseraient-ils enfin ? Des neuf thématiques déjà lancées par France Stratégie dans le cadre du projet 2017/2027, qui entend « éclairer les enjeux de la prochaine élection présidentielle », c’est celle de l’éducation qui a recueilli le plus grand nombre de contributions, plus de trente. Le débat organisé lundi 13 juin a été guidé par les deux questions liminaires identifiées par France Stratégie : « Faut-il investir davantage ? Enseigner autrement ? »

Le ton a été assez vite donné par Jean-Paul Delahaye, inspecteur général honoraire de l’Éducation nationale, qui a résolument placé son intervention sur un plan politique et non technique, en demandant « pour qui » il faut transformer le système éducatif.

Soulignant que ceux qui dénoncent un « nivellement par le bas » sont « ceux qui veulent conserver leurs acquis sociaux », il évoque une lutte des classes au sein du système éducatif. Car « les dysfonctionnements de notre école qui ne parvient pas à réduire les inégalités ne nuisent pas à tout le monde. Ils ne nuisent pas à nos enfants, aux enfants d’enseignants, de journalistes, de cadres supérieurs et des élites dirigeantes ». Sans contredire Jean-Paul Delahaye, Jean Pisani-Ferry, commissaire général de France Stratégie, invite, lui, à ne « pas sous estimer la crainte de la classe moyenne qui sait la valeur des filières d’élite et a peur que l’intégration des plus défavorisés se fasse à son détriment ».

Un choix politique

Illustration par les chiffres : le budget alloué par l’État aux fonds sociaux en 2002 était de 70 millions d’euros, mais de 32 millions seulement au budget 2012. L’accompagnement éducatif, créé en 2008, avait un budget de 300 millions d’euros en 2009, et de seulement 250 millions aujourd’hui. Jean-Paul Delahaye fait remarquer que ces coupes budgétaires n’ont été ponctuées d’ « aucune manifestation, aucune pétition, aucun passage au 20 heures ». En revanche, une autre forme d’accompagnement éducatif a toujours été protégée selon lui, sans jamais connaitre de gel des crédits : les colles en classes préparatoires, qui représentant 70 millions d’euros pour 83000 élèves, quand « on ne trouve pas une somme équivalente pour 1,2 million d’enfants pauvres ». Et Christophe Paris, directeur de l’AFEV (Association de la fondation étudiante pour la Ville), d’enfoncer le clou : « Il y a plus d’argent pour la défiscalisation des cours particuliers que pour les ZEP... »

Investir davantage ou alors autrement, donc : plus qu’une question de moyens, un choix politique. Il y a quelques mois, Jean-Paul Delahaye, dans son rapport sur la grande pauvreté et la réussite scolaire, défendait d’ailleurs le principe d’une concentration des efforts et des moyens pour répondre aux difficultés quotidiennes des enfants pauvres.

Et la question a été prolongée par un débat sur les bons résultats des grandes écoles en matière d’insertion professionnelle, comparés à ceux des universités par le délégué général de la Conférence des grandes écoles, tandis que le recteur de Versailles, Daniel Filâtre, rappelait qu’on ne saurait comparer les résultats d’une filière sélective avec ceux de l’Université qui ne l’est pas.

Évaluation, formation, savoirs

Au registre des considérations plus « techniques », des propositions ont été portées, notamment en matière de formation : que celle-ci soit à la fois un droit et une obligation pour les enseignants (CRAP-Cahiers pédagogiques), que soient formés ensemble tous les acteurs éducatifs, au-delà de l’Éducation nationale (UNSA Éducation). L’évaluation était également présente, à travers la question du baccalauréat et de son statut, le SGEN-CFDT faisant remarquer qu’il n’est plus considéré comme un diplôme de l’enseignement supérieur mais perçu et organisé comme une validation des études secondaires.

Évaluation encore avec Roger-François Gauthier, professeur à l’université Paris Descartes et auteur avec Agnès Florin, professeure émérite de psychologie de l’enfant et de l’éducation à l’université de Nantes, d’un rapport pour le think tank Terra Nova sur ce que l’école devrait enseigner, qui dénonce le fonctionnement souvent inconscient du système en « machine à évaluer » et le « laxisme » consistant à « faire la moyenne de tout avec tout » sans s’assurer que chaque élève a bien acquis l’ensemble des savoirs auquel il a droit.

JPEG - 57.4 ko
Agnès Florin et Roger-François Gauthier

Agnès Florin a de son côté plaidé pour que l’on « sorte de la religion des fondamentaux » et pour une « ouverture aux savoirs contemporains de la carte figée des disciplines » (psychologie, droit, sociologie...). Elle a également défendu la nécessité de plus « associer les enfants aux décisions qui les concernent », sans réserver cela aux seuls délégués de classe.

Le discours et la méthode

Quant à la méthode à utiliser pour piloter le changement, elle doit elle-même changer, comme l’ont signalé plusieurs intervenants, le SNPDEN (Syndicat national des personnels de direction) dénonçant le fait que « le compromis local l’emporte toujours sur les textes officiels et les aspirations nationales » et s’étonnant de la violence des échanges sur la réforme du collège comparée à la modestie de la réforme. Pour le syndicat, il y a une « dispersion des pôles de décision », alors que « certaines responsabilités sont à confier et d’autres à ne pas confier aux acteurs locaux ».

Une tension qui se retrouve dans la contribution écrite d’Olivier Rey, de l’IFÉ (Institut français de l’éducation), qui constate l’impasse du changement imposé d’en haut mais aussi les insuffisances de la seule confiance au « terrain » pour assurer la transformation du système.

Le constat n’est pas très éloigné du côté de Jean-Marie Panazol, directeur de l’ESEN (École supérieure de l’Éducation nationale), qui regrette que les politiques fassent l’impasse sur la gouvernance et le pilotage des réformes et négligent la dimension de l’État-stratège, quand il faudrait que « chaque réforme soit pensée comme un tout indissociable, avant même de lancer sa mise en œuvre, et que le qui, le comment, les moyens, soient explicités dès le début ». Il prône ainsi un « management par le sens et l’implication ».

Jean Pisani-Ferry à son tour a fait le constat de ces dysfonctionnements et pointé l’ « illusion d’une machine centralisée qui ne correspond pas à la réalité ». Selon lui, de ce fait, « la question n’est pas tant : “est-ce qu’il faut changer le système ?” Mais “pourquoi le changement ne fonctionne pas ?” »

Cécile Blanchard

Un enregistrement des débats est disponible en ligne sous forme de podcast. Sont accessibles également la note d’analyse de France Stratégie et les contributions.
France Stratégie a en outre publié le 16 juin 2016 une note d’analyse intitulée « L’éducation peut-elle favoriser la croissance ? ».

A lire aussi :
Deux rapports pour une même cause : la réussite de tous les élèves
A propos du rapport de Jean-Paul Delahaye sur Grande pauvreté et réussite scolaire

« Il y a l’enfant-qui-apprend, là, au milieu... »
Entretien avec Roger-François Gauthier

Quelles conditions pour le changement pédagogique ?
Par Olivier Rey

Des établissements scolaires autonomes ?
Recension de l’ouvrage d’Olivier Maulini et Laetitia Progin, ESF éditeur, 2016.