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L’actualité éducative du N°455 de septembre 2007

Lire cette lettre pour ce qu’elle est

Laurent Douzou, professeur des universités en histoire contemporaine à l’I.E.P. de Lyon.

Commémorer n’interdit pas de réfléchir sur le sens de ce que l’on célèbre...
À partir de l’injonction présidentielle à lire la lettre de Guy Môquet dans les lycées à la rentrée, comment imaginer un moment d’apprentissage sur cette période de l’Histoire, sur les processus complexes de la mémoire des faits historiques, sur la fonction de telles cérémonies dans nos sociétés ?

C’est peu dire que la première décision de Nicolas Sarkozy, le jour de son intronisation, de faire lire en début d’année à tous les lycéens la lettre écrite au seuil de la mort par Guy Môquet, le 22 octobre 1941, a surpris. Au premier abord, cette surprise peut étonner : qu’y a-t-il à redire au fait que le nouveau président de la République inaugure son mandat par un hommage appuyé à un héros
de la Résistance française ? En quoi ce tout premier signe, éminemment solennel, pose-t-il donc problème ?
Un élément d’explication tient à la posture du chef de l’État qui renvoie à l’essence de sa stratégie politique : être là où on ne l’attend pas, pratiquer l’art du contre-pied. Que le chef incontesté d’une droite qui se veut décomplexée, abhorre le communisme et pourfend une gauche jugée irresponsable et passéiste, fasse sienne la figure de Guy Môquet, voilà ce qui a déconcerté nombre d’observateurs. Nicolas Sarkozy aurait, par exemple, pu rendre hommage aux cinq jeunes du lycée Buffon [1]
sans que cela suscite aucune perplexité. Certes, la mémoire de Guy Môquet n’appartient à personne et point n’est besoin d’être communiste pour être ému par sa lettre. Reste que Guy Môquet fut, dès 1942 et constamment ensuite, un des héros de la Résistance communiste. Au lieu de célébrer, symétriquement en quelque sorte, Honoré d’Estienne d’Orves et Gabriel Péri, celui qui croyait au ciel, celui qui n’y croyait pas, comme cela s’est fait maintes fois, Nicolas Sarkozy a donc délibérément arrêté son choix sur un résistant communiste, fusillé à l’âge de 17 ans. Or, Guy
Môquet n’était pas de ceux à qui la droite rendait jusqu’alors spontanément hommage, précisément parce qu’il était identifié à une mémoire dans laquelle elle ne se reconnaissait nullement. En exaltant Guy Môquet, Nicolas
Sarkozy aura, mine de rien, brouillé les cartes et tenté d’abolir un clivage qui a fortement structuré les luttes idéologiques et politiques depuis la Libération. Qu’il l’ait fait au lendemain d’une cuisante défaite du parti communiste, qui sonne comme une station de croix supplémentaire sur la voie du déclin, et face à une gauche déboussolée et en crise d’identité, ne doit sans doute rien au hasard.
C’est ici qu’il faut prêter attention au deuxième élément constitutif de la confusion suscitée par l’initiative du chef de l’État. À bien y regarder, c’est exclusivement le
patriote Guy Môquet qu’il célèbre. Aucune allusion au fait que le jeune homme était fils d’un député communiste et lui-même un militant communiste déterminé et que c’est à ce titre qu’il fut arrêté par la police française à Paris, interné à la Santé et à Fresnes, jugé en janvier 1941, acquitté mais maintenu en détention à Clairvaux et à Châteaubriant, puis fusillé. De même, rien n’est dit du fait que les vingt-sept otages fusillés de Châteaubriant, en représailles de l’exécution d’un officier supérieur allemand à Nantes, furent choisis par Pierre Pucheu, ministre de l’Intérieur de Pétain, qui désigna vingt-cinq communistes. Pas un mot non plus sur le fait que, pendant
des décennies, le nom de Châteaubriant fut synonyme du sacrifice des communistes français. Indépendamment de l’émotion qui sourd de la lettre de Guy Môquet, son contenu n’est pleinement intelligible que si elle réintègre un
contexte très particulier. Le chef de l’État n’a pas, il est vrai, pour fonction de faire des cours d’histoire mais de porter une parole symboliquement importante. Se pose alors la question de l’usage que Nicolas Sarkozy préconise de faire de cette lettre dans le cadre des lycées.
Comment les enseignants peuvent-ils s’acquitter de la tâche qui leur est assignée ? Sûrement pas en lisant le texte tout de go avec l’espoir qu’il secrétera une forte émotion. Dans beaucoup d’établissements, le risque serait fort, en procédant ainsi, d’obtenir un effet inverse, c’est-à-dire quelques quolibets, de l’indifférence, voire de l’hostilité à l’endroit d’une Histoire présentée en modèle. Que faire alors ? OEuvrer en historien en tirant tout le parti de l’espace que l’initiative du chef de l’État ouvre. Contextualiser fortement, travailler le texte en profondeur, s’interroger sur les différents usages qui en
ont été faits jusqu’au 16 mai 2007, en scrutant
l’apparente ouverture mémorielle pratiquée ce jour-là. Faire en sorte, en somme, que la lettre de Guy Môquet soit vraiment lue pour ce qu’elle est, pour ce qu’elle révèle du moment où elle fut rédigée, pour ce que sa réception dit de l’évolution de notre société de 1941 à nos jours et, par là, réfléchir avec les élèves aux usages politiques du passé, aux charmes enivrants qu’ils distillent, aux dangers
d’anachronisme et d’aseptisation qu’ils recèlent. Parce qu’au bout du compte, cette lettre constituait bien le point ultime d’un quesacte de rébellion courageux et dangereux et qu’elle ne peut être lue seulement comme un cri d’amour filial et patriotique. « Qu’on rende justice à notre souvenir après la guerre, cela suffit », écrivait Boris Vildé dans sa dernière lettre le 23 février 1942. Il importe, pour toutes sortes de raisons, d’exaucer ce voeu mais cela suppose une rigueur et une méthode qui vont au-delà d’une lecture officiellement prescrite qui court le risque de transformer un exercice formateur en une figure imposée sans véritable signification.

Laurent Douzou, professeur des universités en histoire contemporaine à l’I.E.P. de Lyon.