Accueil > Publications > Les billets du mois > Les yeux gris


Billet du mois (N°440 - février 2006)

Les yeux gris

Par Marc Campana, professeur de collège


Maxime, ton regard gris médusé me dérange. Tu ne le sais pas, mais ce regard me dit que tu ne comprends pas pourquoi il faudrait, pour l’écouter, avoir les yeux fixés sur le professeur. Tu me lances au visage un désarroi dont je suis la cause, que je n’ai pas souhaité et qui me met mal à l’aise. Maxime, tu ne le sauras jamais, pourtant ton ingénue incompréhension de l’observation que je t’ai adressée m’aura renvoyé une image de moi qui me déplaît et qui fouille, en moi, des débris de sourdes douleurs anciennes.
J’expliquais un point de grammaire, tu tenais ton visage incliné sur ton classeur et tu semblais rêver. Je t’en ai fait la remarque. Je crois que tu n’as pas osé me dire que je me trompais. Mais tes yeux me l’ont révélé. Quoi de bien grave en ces secondes absorbées dans la succession des infimes moments de la classe ? Pourquoi attacher de l’importance à un regard, quand on est le point de mire d’une quarantaine d’yeux curieux, indifférents, résignés ou exercés à la stratégie du camouflage de la pensée ?
Tu ne m’as pas regardé comme les autres. A ce moment, tu n’étais pas seulement cet élève de 6e docile, qui passe pour s’embourber dans l’échec et dont l’histoire est depuis des années placée sous le signe de l’aide psychologique. Tu étais un jeune garçon qui, une fois de plus, ne saisissait ni le sens d’une règle de conduite ni la raison pour laquelle je la lui rappelais en public.
Et même si tu rêvais ! J’ai le souvenir - j’avais à peu près ton âge - de certaines de mes rêveries, en classe ; je me souviens même du visage de certains de mes professeurs, qui les ont décelées ou non. A l’époque, il m’arrivait souvent de penser à ma mère. J’attendais seulement les fins de journées, pour la retrouver - mon père était mort. Il ne me serait pas venu à l’esprit que j’égarais ma pensée, encore moins que je manquais à mon devoir d’élève.
Maxime, j’ai plus tard repensé à cet instant où tes yeux gris m’ont infligé ta stupeur ; à ces anodines méprises sur la signification d’une manière d’être... Des sourcils froncés sur une difficulté, passagère ou plus profonde, à entrer dans un apprentissage ; un signe explicite qui peut passer pour de la désinvolture, de l’impatience ou de l’ennui. Nous connaissons bien, nous enseignants, ces interpellations fugaces, volontaires ou non, que nous choisissons, dans l’instant, d’ignorer ou de monter en épingle, c’est selon.
Et si ces brefs messages, verbalisés ou non, étaient aussi importants que l’énorme machine à faire apprendre qui risque de nous abrutir, vous les élèves et nous vos maîtres ? N’y a-t-il pas, au cœur de notre devoir d’instruction et d’éducation, comme une espèce d’opacité sur des phénomènes peut-être plus essentiels que le savoir lui-même ? Tout ce que l’on propose à l’école comme moyen d’émancipation pour les élèves se présente souvent non comme un droit, mais comme une contrainte, une violence symbolique, à laquelle les enfants ne peuvent résister qu’en devenant de prétendus « rebelles » au système éducatif. Ou, comme certains, en s’échappant du système dès qu’ils ont atteint l’âge au-delà duquel l’errance est autorisée, offerte - suis-je tenté de dire - comme ultime largesse d’une société qui prône l’égalité des chances, mais qui laisse encore trop souvent chacun aux prises avec son incapacité à les saisir - sauf à être né dans la marmite de la réussite ou à avoir eu le privilège d’y macérer longtemps !