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Les vertus du collectif et du travail d’équipe

Michel Rocard

3 juillet 2016

En novembre 1980, celui qui était alors un candidat potentiel à l’élection présidentielle répondait à une sollicitation de notre revue à l’occasion d’un dossier singulièrement nommé « L’école en danger de morale » (n°193, avril 81). Il y vantait le collectif comme « réponse à la crise morale » (déjà !). En chapeau de la lettre de Rocard, Yves Klein, coordonnateur du dossier, écrit : « Sans trop d’illusion et à tout hasard, j’avais envoyé à quelques divas de la politique (Debré, Chirac, Rocard, Mitterrand, Marchais) une lettre les interrogeant sur le sujet qui nous occupe. Seul Michel Rocard m’a répondu. »
Plus tard, il sera celui qui impulsera la transformation de l’enseignement agricole comme ministre de tutelle et qui soutiendra la loi d’orientation de son ministre Jospin, avec un certain Antoine Prost comme conseiller à Matignon. Nous republions cet article au lendemain du décès de l’ancien Premier ministre.


Vous avez bien voulu m’interroger sur la morale à l’école, et je vous en remercie.

J’attache en effet une importance considérable aux rapports de la morale et de la vie publique, d’une manière générale. Je crois en avoir apporté récemment la preuve. Et il m’apparaît à cet égard que l’éducation joue un grand rôle dans le développement de la conscience morale des futurs adultes.

Si toute morale est d’abord une morale vis-à- vis de soi-même, elle ne vaut que par les rapports qu’elle introduit entre l’individu et la (ou les) collectivité(s) à laquelle il appartient. Dès lors que le sens du collectif, de l’appartenance à un groupe ou à une communauté s’amenuise, le sens moral disparaît du même coup. C’est à mes yeux une des raisons fondamentales de la dégradation des valeurs morales chez les adolescents aujourd’hui et de la montée du cynisme, c’est-à-dire de l’amoralité - qui n’est qu’une forme de morale dépourvue de tout rapport à autrui. J’y vois de grands dangers pour l’avenir d’une société comme la société française et la cohésion de son tissu social.

Et cela ne fait que renforcer mes convictions et mon engagement de socialiste. En effet, je crois que la crise économique et sociale du système capitaliste est une des raisons importantes qui provoquent cette situation. Les violences qu’elle engendre détruisent les solidarités naturelles. Elles contribuent à l’exaltation de la débrouillardise individuelle, du système « D », des replis sur soi-même au lieu des solutions collectives qui iraient de pair avec plus de justice et d’égalité.[…]

Dans un tel contexte, l’école a bien entendu un rôle essentiel à jouer. Non pas à travers l’enseignement d’un catéchisme moral comme cela se faisait autrefois, non pas nécessairement à travers l’exemple personnel que les enseignants peuvent donner - encore que cela ne soit pas sans importance mais je crois qu’il faut relativiser les vertus de l’exemplarité - mais en préservant, parce qu’elle seule peut le faire, les valeurs et les vertus du groupe, de la vie collective, de la communauté qu’elle incarne et dont elle contribue à la pérennité.

Cela veut dire entre autres que tout ce qui privilégie le travail en équipe, que ce soit dans les rapports entre enseignants ou à l’intérieur de la classe, tout ce qui réduit la portée des compétitions individuelles, tout ce qui enseigne la valeur du rapport à autrui est à mes yeux de nature à restaurer les valeurs morales que notre société et l’État laissent s’effriter.

L’importance du rôle personnel de l’enseignant et de ses choix pédagogiques est donc primordial. J’ai même la conviction profonde qu’en cette année du centenaire des grandes lois laïques de Jules Ferry, c’est pour notre école publique et ses maîtres un enjeu au moins aussi important que celui qui anima, voici un siècle, le combat des « hussards noirs de la République ».

L’attachement que nous, gens de gauche, portons à l’école trouve là sa raison d’être et sa volonté d’espérer. En redonnant aux jeunes générations les racines collectives, celles de leur région, celles de leur histoire nationale et locale, celles de leur culture, en maintenant chez les enfants et les adolescents le sens de l’équipe, du groupe, de la communauté - avec des rapports aussi simples que ceux de camaraderie et de fraternité que cela évoque -, notre École est la seule institution qui puisse maintenir le tissu social et moral de la nation. Je souhaite ardemment qu’elle soit en mesure de le faire et continuerai de me battre pour qu’elle en ait les moyens.

Michel Rocard

A lire également, sa déclaration, alors qu’il était Premier ministre, sur les problèmes de l’Éducation nationale et la politique de l’enseignement, à Limoges le 8 décembre 1988.