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Les sujets d’histoire : une régression scientifique, pédagogique

Par Marie-Albane de Suremain

22 février 2010

Suite à l’article de Sylvie Plane Que faut-il savoir, que faut-il ignorer pour devenir professeur des écoles ? et à partir de l’analyse des sujets "zéro" proposés pour l’épreuve d’histoire au prochain concours de recrutement des professeurs des écoles, une condamnation de ce qui apparait comme la réduction de l’histoire à une compilation d’héritages mémoriels.


Les href="http://www.education.gouv.fr/cid50557/session-2011-exemples-de-sujets.html#Epreuve%20%C3%A9crite%20de%20fran%C3%A7ais%20et%20d%27histoire,%20g%C3%A9ographie%20et%20instruction%20civique%20et%20morale"
target="_blank">sujets d’histoire portent sur une histoire des grandes batailles et des grands hommes qui ont fait la France éternelle. Le prochain sujet portera-t-il, dans un mouvement d’audace inouïe, sur... Jeanne d’Arc — une femme ?!?
Le premier sujet est donc libellé ainsi :
« Expliquez pourquoi la date de 52 avant notre ère constitue un repère important de l’histoire de France ».
Les « éléments de réponse attendus » sont stupéfiants, tant sur le fond que par la « méthode » suivie.
Le corrigé revient dans un premier temps sur les évènements de 52 (Gergovie et Alesia, l’affrontement entre Vercingétorix et César), puis par une sorte d’emboîtement chronologique sur 52 dans la Guerre des Gaules, et « traite » en 3e partie la place de cette année comme repère de l’histoire de France.
L’étonnement croît au fil de la lecture. S’il est d’emblée énoncé que « le lien entre la Gaule et la France ne va pas de soi », le corrigé ne va pas au-delà de ce constat dans ce paragraphe. Le suivant prend une teinture historiographique, sans que la démarche soit aboutie et surtout sans en tirer l’analyse critique qui s’impose. Il mentionne l’intérêt pour les Gaulois développé au XIXe s. et de là utilise une formulation prescriptive extrêmement ambigüe, sur la manière d’aborder ce sujet : « Il faut donc dès lors conjuguer deux héritages : le Gaulois représente la vaillance, mais aussi le désordre tandis que Rome est perçue comme le symbole de la civilisation. » Que signifient cette prescription et ce « présent historique » ? Ne serait-il pas plus rigoureux de préciser que ces poncifs renvoient à des constructions du XIXe s. ?
Le dernier paragraphe est encore plus édifiant. L’année 52 se trouve réduite au passage à cet « épisode d’Alesia » — épisode d’une saga « héroïque » ? Est-ce ce que signifie le retour du récit à l’École ? Il reprend telle quelle la lecture historiographique de cette bataille d’Alesia élaborée sous la IIIe République comme vérité intemporelle — LA lecture « objective » sans doute, un retour à l’histoire « positiviste » ? Ainsi, « Alesia permet de mettre en valeur la figure héroïque de Vercingétorix, qui résiste à l’envahisseur, tout comme elle signe la défaite de la barbarie sur la civilisation. » Et de terminer par : « Alesia depuis la IIIe République est enseignée comme la bienheureuse défaite qui a permis à LA civilisation de pénétrer en Gaule. » (c’est moi qui souligne)
L’auteur de ces lignes a dû se contenter des manuels d’histoire de la IIIe République effectivement pour écrire ceci, et n’a sans doute jamais eu en main les documents d’accompagnement des derniers programmes d’histoire du primaire (2002, et on regrette alors très fortement ces « programmes Joutard ») qui évoquaient les civilisations grecques et celtes avant d’aborder le processus de romanisation... Mais non, voici qu’il est proclamé que c’est une histoire digne de l’imagerie d’Épinal qui est enseignée depuis la IIIe République...
Ce n’est pas tout : la conclusion témoigne d’un recouvrement de l’histoire par la mémoire.
Cette figure de Vercingétorix résistant est enfin présentée dans la dernière phrase comme « construction mémorielle », mais c’est aussitôt pour être rabattue sur l’Histoire de France comme héritage autant sinon plus significatif que celui des Gaulois.
L’histoire se réduit-elle à une compilation d’héritages mémoriels ? Quid des opérations historiques qui permettent de passer des mémoires à l’histoire ?
Enfin, il est significatif que l’exemple de mémoire construite retenue soit celle d’un chef soumis — pour le plus grand bien de son peuple.

Cette épreuve d’histoire va conduire au bachotage d’un certain nombre de fiches, de la préhistoire à nos jours. Cet exemple nous montre qu’il suffira d’apprendre par cœur un « petit Lavisse ».
Sans développer sur le deuxième sujet zéro (« comment les artistes mettent en scène Louis XIV », avec 3 reproductions à l’appui), on peut signaler qu’il ne s’agit pas d’une épreuve de commentaire de documents : ceux-ci sont utilisés à titre de simple illustration et d’aide.
Ces sujets et éléments de réponse attendus ne témoignent d’aucune ambition de formation des candidats à la réflexion et aux méthodes de l’histoire. Ces futurs professeurs pourront-ils enseigner autre chose qu’un récit national - ou européen - sorte de vulgate idéologique ?
Il n’est évidemment plus question de « pistes d’exploitation pédagogique » qui permettaient pourtant d’évaluer si les candidats avaient compris ce qu’est un document en histoire et comment l’exploiter, même de manière très simple !
Nous devons manifester notre refus d’une telle régression scientifique, pédagogique, ainsi que d’un calendrier d’épreuves absurde.

Marie-Albane de Suremain, MCF en Histoire, IUFM Créteil - UPEC, membre de la CNFDE (coordination nationale formation des enseignants).


Programmation 2014-2015 Voir les exemples de sujets "zéro" sur le site du ministère de l’Éducation nationale


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