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Les sentiments de justice à et sur l’école

Sous la direction de Marie Duru-Bellat et Denis Meuret - De Boeck, 278 pages, 2009

15 septembre 2009

Cet ouvrage est constitué d’une quinzaine de contributions, autour d’un fil directeur passionnant : qu’en est-il des sentiments de justice à l’école, quelles conceptions de la justice ont les acteurs, et en premier lieu les élèves, et quel rôle joue cette perception de ce qui est juste et de ce qui ne l’est pas dans le fonctionnement de notre système éducatif ?
Une première partie nous présente quelques regards « scientifiques » sur l’idée de justice, y compris hors de l’école. L’article initial de Laurent Bègue analyse avec finesse les diverses composantes du sentiment de justice, en croisant principes d’équité, d’égalité et de besoins. Et avec son regard de psychosociologue, il montre combien l’être humain est porteur d’une forte motivation à la justice, plus forte bien souvent que l’intérêt personnel.
François Dubet, lui, s’élève contre une conception réductrice de la justice qui serait d’assurer une « bonne égalité des chances », alors que l’école « doit garantir une égalité indépendante du mérite, qui soit aussi une égalité de dignité en dépit du mérite de chacun » et qu’il faudrait que « le modèle de la compétition équitable ne [soit] pas, à lui seul, toute la justice scolaire ».
Les critères de justice sont étudiés plus précisément dans la seconde partie. Des entretiens menés en Bourgogne montrent la force de l’idéologie méritocratique, surtout chez les diplômés et particulièrement les enseignants. À noter que 65% des personnes interrogées ont le sentiment d’avoir la situation qu’elles méritent. Sans surprise, les comparaisons internationales montrent le poids du diplôme dans la représentation qu’on se fait du mérite dans notre pays, même si une crise de confiance se profile chez les jeunes, qui du coup relativise le poids de l’idéologie méritocratique. Geneviève Zoïa étudie le phénomène du « choix du collège » en interrogeant des parents et montre que le chemin est long jusqu’à la mixité sociale, qui passerait, selon elle, par une vraie politique de discrimination positive qui n’est ni le statuquo en matière de carte scolaire, ni sa suppression.
Dans la troisième partie, les auteurs s’interrogent sur la notion de « croyance en un monde juste »(CMJ) qui anime souvent les acteurs, à l’école comme ailleurs. Lorsque celle-ci est forte, les élèves ont tendance à attribuer leurs réussites à des déterminants personnels et non au hasard ou à la chance. Croire que ce qui arrive à soi est juste permet d’avoir un sentiment de bienêtre et de confiance, mais au risque de ne pas s’occuper de ce qui arrive aux autres (qui serait « juste »). Et une trop forte CMJ peut aussi avoir des conséquences néfastes : si ça ne marche pas, on s’en attribue la faute, puisque le monde ou l’école est « juste ». CMJ à user avec modération donc...
Le chapitre 12, de Denis Meuret et Sophie Desvignes est un des plus intéressants. D’après diverses enquêtes, près d’un jeune sur trois en France estime ne pas être traité avec justice par ses professeurs. Or, le sentiment de justice comprend trois aspects : le sentiment d’être respecté, celui d’être récompensé selon son mérite, et le sentiment d’égalité. Et ce sont bien les humiliations, donc le premier aspect, qui produisent le plus souvent le sentiment d’injustice. Et en France, l’écart du sentiment d’injustice entre élèves « faibles scolairement » et « forts » est deux fois plus grand qu’aux États-Unis ou Canada. Ce qui crée une forte proportion d’élèves « souffrants » ou « endurcis ».
Dans sa conclusion, fort stimulante et non dénuée d’humour, Denis Meuret souligne que la question de la justice à l’école est au fond assez neuve. « Plus l’école s’impose comme l’instrument principal de la socialisation de tous, plus elle affirme mener chacun au mieux que permettent ses capacités, plus elle est sommée d’être juste et soupçonnée de ne pas l’être. »
Ce livre, au-delà des constats, doit nous amener à une exigence forte : aller vers plus de justice à l’école, sans s’arrêter aux envolées républicaines et aux exaltations du mérite et de l’effort.

Jean-Michel Zakhartchouk