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Recension parue dans le N° 427 de novembre 2004

Les sciences économiques et sociales, Enseignement et apprentissages

Alain Beitone, Marie-Ange Decugis, Christine Dollo, Christophe Rodrigues. Bruxelles, De Boeck, 2004, 247 pages, coll. Perspectives en éducation et formation

17 octobre 2004

Cet ouvrage est en quelque sorte une actualisation d’un livre paru il y a dix ans sous la plume de certains de ces auteurs, sorte de manuel pour enseignants, mais davantage destiné aujourd’hui aux candidats aux concours de recrutement. Il est intéressant d’en profiter pour examiner l’état et les évolutions des débats de la discipline.
On constate d’abord que le concept central de transposition didactique est désormais reconnu. Les lecteurs peu au fait de la discipline pourront être surpris qu’on s’y arrête, mais cela n’allait pas de soi pour les SES. C’est au passage l’idée d’un enseignement « concret » qui est désormais dépassée : on n’entend plus guère, à présent, proposer qu’on enseigne en SES comment remplir un chèque... Mais nous verrons que cette conception de la discipline est susceptible de resurgir sur d’autres thèmes, plus stratégiques.
Comme le montrent les auteurs, tout objet d’enseignement implique d’abord un savoir élaboré selon une démarche scientifique. Nul objet ne peut être proposé aux élèves dans sa simple apparence.
Mais l’ouvrage n’esquive pas les débats. Ainsi, sous le titre « La question des valeurs et de la citoyenneté », les auteurs notent que la théorie de la transposition didactique est cependant contestée par des professeurs de SES, en partant du fait que les SES reposeraient avant tout sur un projet politique, la référence aux savoirs savants en devenant « inutile, voire nuisible ».
La discipline apparaît ainsi écartelée entre une référence civique et une référence scientifique, à l’heure où l’on s’interroge sur la place respective de ces deux références dans notre société.
L’ouvrage fait état du « Manifeste pour la troisième culture », rendu public en 1998, avec une référence explicite aux sciences sociales ; et la mission des SES est de représenter, nous dit-on, cette troisième culture dans la formation des lycéens. Le recours au concept de culture impose alors, selon nous, d’en donner une définition, en l’entendant par exemple comme un ensemble ordonné de façons de penser et de se conduire, qui se réfère à un système de valeurs et de normes et qui se transmet et se renouvelle dans la dynamique même de la collectivité qu’il caractérise. Sur cette base, il s’agit alors d’analyser quelle place le savoir enseigné en SES peut prendre dans cette dynamique en France aujourd’hui.
Ainsi la légitimité que prête Pierre Bourdieu à la science -comme pouvoir symbolique- peut être contestée, au sein même de la culture du moment, de même que peut être contestée, sur le plan théorique, l’autonomie qu’il prête au champ scientifique. Du coup, indépendamment du jugement personnel que nous pouvons porter, il est difficile de fonder l’apprentissage des élèves sur la seule « force du meilleur argument », qui suffirait à imposer la forme de connaissance scientifique.
La tentation serait grande d’en conclure au bien-fondé de la référence à une validité civique, garantissant la poursuite du projet politique fondateur. Mais c’est faire l’impasse sur le contexte historique dans lequel s’inscrivent les SES : le champ politique appelle aujourd’hui une mise en cause analogue.
Car on ne peut rester sans réponse, dans la perspective même de l’ouvrage, sur la résurrection des propositions patronales : celles de l’« Institut de l’entreprise », porteur des initiatives du MEDEF, sont depuis quelques années reconnues au ministère, et conduisent à nous demander si l’air du temps n’a pas changé, mettant en cause la place du politique.
On peut se demander si aujourd’hui n’est pas remis en cause, avec le salariat -comme ensemble de statuts-, le statut de l’étudiant et du lycéen. Sous cette hypothèse, quelle place est faite à un savoir sur la société à référence scientifique ? Pour la réflexion sur le processus d’apprentissage, et le travail sur les représentations que l’ouvrage étudie particulièrement, cette interrogation nous paraît constituer un préalable.
En conclusion, voici un ouvrage de grand intérêt, grâce à la mobilisation principalement de travaux de didactique d’orientation socio-constructiviste. Au-delà, il contribue à éclairer le débat sur l’avenir de cet enseignement, dans l’articulation entre la dynamique de l’accumulation du capital, l’évolution des mentalités et, last but not least, celle des rapports de forces, entre des classes sociales en quête de redéfinition.

Yves-Patrick Coléno