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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

Les mots partagés

Atelier Lirecrire

25 mars 2021

Comme tous les vendredis, des militants et des alliés d’ATD Quart Monde Brest se sont réunis le 19 mars pour un atelier Lirecrire numérique où leurs paroles s’écoutent, s’enrichissent, se transforment en textes. Ce jour-là, j’étais invitée au partage, en visio. À mon tour, je vous convie pour la visite d’un espace d’extrême fraternité et dignité.


Le rendez-vous est fixé à 9 h 30 au local d’ATD (Agir Tous pour la Dignité) et à distance. Ici aussi la jauge et les gestes barrières sont de mise. Les participants arrivent petit à petit. Patrick, journaliste à la retraite, est là pour les accueillir. Des riches partages vécus lors des ateliers d’écriture qu’il avait animés précédemment est né « l’écrit des sans-voix ».

Monique, ancienne enseignante en Segpa () et en classe relais, est déjà présente, prête à guider dans les méandres des connexions en visio. Elle a rejoint ATD Quart Monde il y a trois ans, apportant avec elle le volet numérique et l’expérience du projet intergener@tions, qui liait des collégiens décrocheurs à des personnes âgées vivant en Ehpad par la découverte d’internet et de l’apprentissage tout au long de la vie.

L’envie d’apprendre ensemble

Patrick et Monique sont des « alliés », ils n’ont pas connu la grande pauvreté et s’investissent bénévolement aux côtés de « militants » qui vivent ou ont vécu la misère. L’atelier Lirecrire numérique est né de leur rencontre et du souhait des militants ATD. Alliés comme militants ont en commun des valeurs humaines et essentielles : le refus de la misère, la quête de la dignité et l’envie d’apprendre ensemble, les uns des autres.

Ici, on pose les mots, on ose l’expression, on apprivoise le numérique. Et, si besoin entre les séances, on apprend encore dans les permanences PAPI (Point d’accès public à internet) ; il en existe plus d’une centaine à Brest et alentour. Nadine rit aux éclats lorsqu’elle prend place, Sandrine s’installe directement devant un ordinateur mis à disposition par la mairie de Brest, déjà prête à écrire son texte. Françoise, 91 ans, se connecte depuis Quimper avec sa tablette pour participer en visio. Avec l’atelier, elle s’est familiarisée avec le numérique. Valérie, depuis son domicile, utilise son téléphone, son ordinateur est cassé.

UNE INVITATION À L’EXPRESSION LIBRE

Le nombre de participants varie d’une semaine à l’autre, selon les disponibilités de chacun. On s’inquiète de l’absence de Guy, lui qui ne loupe pas une séance. Patrick rappelle les consignes et lit le thème donné à l’avance par courriel à la demande de participants : « Dans 10 ans... ». « À vous de poursuivre par “je serai…” ou “je ferai...” ou “autour de moi, les gens ou la société, la France, le monde, la nature…” C’est sans limites, il s’agit simplement de se projeter dans un avenir pas trop lointain, avec optimisme ou pessimisme, avec rigueur ou poésie.  »

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Ici, on pose les mots, on ose l’expression, on apprivoise le numérique.

Les sujets peuvent aussi être proposés par les participants. Sandrine avait un jour songé, dans le bus, à la formule « Mère, mer, maire », à la portée de ces sons qui diffèrent par le sens. L’idée avait été adoptée sous les acclamations. Au fil des mois, l’éventail des sujets s’élargit, s’enrichit de l’actualité ou des envies exprimées, partagées. Pour préparer la prochaine université populaire de Brest, l’atelier a été sollicité pour donner des idées sur les sujets à traiter. Chaque fois, les productions écrites sont publiées sur le site d’ATD Quart Monde Brest. « Mettre vos idées, vos pensées sur la société pour faire évoluer les choses en partant de votre expérience professionnelle et de vos réussites », a écrit Sandrine au fronton du site, comme une invitation à l’expression libre, non empêchée.

DES MOTS ANCRÉS DANS UNE RÉALITÉ

Le travail en atelier débute par un temps de partage autour du thème, pour s’en saisir tous ensemble avant de passer à l’écriture individuelle. « Je mets ce que j’ai dans mon cœur », annonce Nadine. Sandrine est inspirée, concentrée. Monique explique que son texte sera sans doute marqué par sa colère du jour. Puis chacun, pendant un quart d’heure, écrit sur une feuille de couleur les mots que le thème lui inspire. Le bruit du tram qui passe à côté se fait entendre. Le silence est ponctué de brèves paroles, d’un éclat de rire, les phrases se posent avant d’être dites, échangées. L’écoute est attentive lorsque tour à tour les participants lisent leur contribution. Les textes parlent d’espoir sans être dupes, de fin de la misère, du travail, de l’accès aux soins et à la culture pour tous sans la mièvrerie d’un discours d’une candidate au concours Miss France. Les mots sont ancrés dans une réalité où la grande pauvreté empêche.

Patrick réussit à avoir des nouvelles de Guy. Il n’a pas pu venir ni prévenir, privé de la possibilité d’appeler ; son téléphone a été coupé pour un défaut de paiement de 3 euros. « Peut-être que des présidents, ministres ou personnes importantes de tous ordres auront accepté de venir passer un mois dans une cité HLM, avec le revenu moyen des habitants, pour se rendre compte de ce que cela fait ? », a écrit Françoise. « J’aimerais que le monde autour de nous soit plus facile à vivre, avec davantage d’entraide entre les gens. J’aimerais qu’il y ait une égalité dans l’orientation scolaire des enfants. J’aimerais qu’on soit écoutés. » Les souhaits de Valérie sonnent comme de généreuses revendications. Les textes empruntent aussi les chemins de l’amour et de la poésie dans cet exercice ardu de projection depuis un monde fragile et incertain.

« LA DIVERSITÉ DES PERSONNES NOUS ENRICHIT »

Une fois lues, les contributions sont retravaillées. Monique et Patrick apportent leur aide pour préciser des idées, les reformuler si nécessaire, à la demande. Valérie améliore son texte, le photographie pour l’envoyer. Sandrine prend le relais pour l’écrire sur le traitement de texte. Sébastien qui a rejoint le groupe à distance guide Françoise dans les étapes de la mise en ligne. L’effervescence est là, dans le partage de ses connaissances, dans le respect des écrits de l’autre, du sens profond mis sans crainte des erreurs d’orthographe ou de syntaxe. « On a moins peur de s’exprimer, on ose, on s’enrichit par les échanges. Cela donne de l’énergie, ouvre vers d’autres horizons », témoigne Sandrine. Elle a d’ailleurs franchi le pas et suit la formation « Osée » (Oser les savoirs de l’expérience de l’exclusion) proposée par ATD Quart Monde, première étape vers l’obtention d’une qualification professionnelle.

« Ici, on est dans le vrai monde, pas dans l’entresoi. La diversité des personnes nous enrichit », souligne Patrick. « Il y a une appropriation de la culture numérique, un partage des pratiques. L’implication des militants, leur persévérance est une vraie leçon de vie », complète Monique. Elle prononce aussi le mot « énergie », et elle est belle à voir, cette énergie communicative née du partage, de l’entraide et d’un refus commun d’être cantonnés aux réalités et poncifs de la grande pauvreté. Le nombre de visiteurs du site, les encouragements reçus, l’intérêt exprimé par la ville de Brest et d’autres structures associatives, résonnent comme une attestation de réussite. Exprimer des idées et des constats pour être lus, porter la parole individuelle et collective au-delà du mur de l’indifférence, l’atelier Lirecrire numérique est une initiative à propager sans modération.

Monique Royer


Pour en savoir plus :
Les pages de l’atelier
L’écrit des sans voix
Le portrait de Monique Argoualc’h


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