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La chronique de Nipédu du n° 542 - Bienveillants et exigeants

Les modes pédagogiques : une saga scolaire


On a tous en nous une petite phrase anodine qui résonne comme l’écho d’une réflexion sur notre action et notre posture professionnelle. Dans mon cas, il ne s’agit ni d’un mantra, ni d’une injonction, ni même d’une invitation à la réflexivité.

Il y a une vingtaine d’années, fraichement débarqué de l’IUFM (institut universitaire de formation des maitres), je ressens le besoin de soumettre mon premier projet de classe à la très charismatique directrice d’école dont j’assure la décharge : «  Tu vas vraiment leur proposer ça ? Bon courage, mon garçon ! Tu verras, tu déchanteras lorsque tu auras connu autant de modes pédagogiques que moi.  »

Avec cette phrase, cette institutrice chevronnée, auréolée de respectabilité et d’expertise enseignante, me signifiait qu’il était vain de vouloir conjuguer mode pédagogique et efficacité. Depuis ce jour, j’ai attendu, impatient et curieux, de devenir ce praticien usé, tout élimé d’expériences scolaires.

Dans une certaine mesure, la collègue avait raison. J’ai vu ces engouements et enthousiasmes successifs, modes pédagogiques ou pas, portés par la recherche en sciences de l’éducation, les injonctions institutionnelles ou les pratiques pédagogiques des collègues les plus intrépides.

Métacognition, numérique éducatif, forme scolaire, evidence based learning, socioconstructivisme, pédagogie de maitrise à effet vicariant, classe inversée, pédagogie Montessori, etc. : qu’elles soient centrées sur les objets d’apprentissage, les outils, l’environnement ou les modes d’actions pédagogiques, ces approches se chevauchent plus qu’elles ne se succèdent, s’articulant plus qu’elles ne se chassent dans des propositions de collègues qui se diffusent et infusent, à bas bruit.

Les influences scientifiques du moment (pensez donc aux neuro­sciences), les politiques désireux de marquer de leur empreinte l’histoire scolaire ou la pression sociétale sont à l’origine de ces phénomènes pédagogiques. Leur émergence et leur diffusion, rapide, soudaine, semblent accélérées par la résonance médiatique. Paradoxalement, cette dernière jette son dévolu avec le même engouement sur l’innovation (souvent à grand renfort de gadgets pédagogiques connectés) et sur le retour des «  bonnes vieilles méthodes  ». Cause ou conséquence, les orientations scolaires actuelles se caractérisent par ce savoureux mélange.

En réalité, tout se passe comme si ces changements étaient consubstantiels à notre école et, plus largement, à ce qui s’apparente à une saga scolaire. Une saga avec ses mythes et sa mythologie, son Panthéon, ses héros et ses passionarias dont l’histoire s’écrit le plus souvent en 280 signes sur Twitter. Une saga faite désormais de grandes énigmes, à l’instar de la quête du dernier ancêtre commun de la pédagogie [1].

Finalement, derrière l’exaspérant sentiment de déjà-vu et de retour des modes pédagogiques, dont se lamentait il y a deux décennies cette collègue exténuée, pourquoi ne pas nous réjouir de ces opportunités de questionner, individuellement et surtout collectivement, les pratiques enseignantes. Au gré des expérimentations, dont la plupart n’infuseront probablement pas, c’est le dynamisme pédagogique que l’on entretient, la passion, peut-être l’élément essentiel de toute bonne histoire.

Régis Forgione, Fabien Hobart et Jean-Philippe Maitre


À écouter :

Épisode 89 de Nipédu : «  Mythes et réalité de l’innovation en pédagogie  », avec André Tricot.


[1Voir le livre La métamorphose de l’école quand les élèves font la classe, de Vincent Faillet, qui relie les stratégies et dispositifs innovants actuels à l’enseignement mutuel.

Sur la librairie

 

Bienveillants et exigeants
La notion de bienveillance a fait ces dernières années une entrée en force à l’école. Son articulation avec la mission principale de l’école (transmettre) n’est pas simple, surtout lorsqu’on inscrit cette «  transmission  » dans l’exigence que tous les élèves parviennent à un niveau qui leur donne de l’autonomie.

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