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Billet du mois (N°415, juin 2003)

Les « guerres de Troie » ont toujours lieu

Par Pierre Madiot


Hector : Tu sais, quand on a découvert qu’un ami est menteur ?
De lui tout sonne faux, alors, même ses vérités... [...]
La lance qui a glissé contre mon bouclier a soudain sonné faux,
Et le choc du tué contre la terre, et, quelques heures plus tard, l’écroulement des palais.
Et la guerre d’ailleurs a vu que j’avais compris.
Et elle ne se gênait plus... Les cris des mourants sonnaient faux.
J’en suis là.

Jean Giraudoux, La guerre de Troie n’aura pas lieu.


Encore une guerre de finie. J’avoue que j’ai eu bien du mal, pendant cette période, à m’adresser sereinement aux élèves dans le cadre atemporel des règles de la rhétorique, de la dualité baudelairienne ou des mythes antiques revisités par nos dramaturges contemporains.
Dans ma classe de première, il y avait quelque chose qui ne fonctionnait plus, comme si, confrontés à la réalité d’un monde jeté dans l’aventure des luttes à mort, les usages de l’école apparaissaient comme les conventions d’un univers parallèle à la fois proche et étranger. L’étude de la réactualisation par Giraudoux de la révolte contre l’absurde cruauté des batailles s’est superposée, de façon exacte et distanciée, à la situation réelle qui apparaissait tout aussi inconcevable que l’histoire racontée par le mythe. Cela en devenait incongru et presque indécent. Oui, la guerre aurait bien lieu. Personne n’en doutait. La vraie, pas celle de Troie qui, finalement, a conservé son statut d’allégorie lointaine. Certes, le « discours aux morts » a fait son petit effet : l’Hector de Giraudoux y déclare que la guerre lui semble « la recette la plus sordide et la plus hypocrite pour égaliser les humains ». Mais l’enjeu du conflit qui se discutait à l’ONU avait envahi les écrans, les journaux, les consciences et paralysait la réflexion comme le fait la tyrannie de la fatalité quand le dénouement est aussi universellement annoncé.
Car, au-delà de la trouvaille médiatique qui a consisté à enrôler les journalistes pour qu’ils assistent aux combats avec le point de vue du tireur - alors que d’autres, en face, s’efforçaient de saisir les impacts -, la vraie nouveauté a été, cette fois, de traiter comme un grand show le débat sur les raisons de la guerre. Jusqu’au sein des Nations unies, lieu où la parole de tous les États peut s’exprimer et peser chacune le poids d’un vote, les discours opposés se sont mis en scène à l’intérieur d’un rituel planétaire dont tout le monde reconnaissait les gestes en espérant vaguement une issue imprévue.
Vu de ma classe de première, le paradoxe était saisissant : les personnages de théâtre, étudiés dans le cadre de la parenthèse scolaire, faisaient écho aux déclamations des acteurs politiques qui se campaient dans des postures définitives. Les arguments des uns surenchérissant sur les raisonnements des autres, tout, peu à peu, s’est mis à sonner faux. Les valeurs premières et les intérêts supérieurs tour à tour invoqués se sont entraînés dans une spirale de certitudes inébranlables jusqu’au trop-plein et à l’écœurement.
Tandis que, dans les livres, nous tentions de rejoindre les héros de nos mythes fondateurs, les acteurs du monde réel nous offraient de vains débats, nous gavaient de fausses raisons, invoquaient de nobles valeurs, cachaient chacun de vrais intérêts géopolitiques et économiques, et se revendiquaient qui du droit, qui du bien, pour jouer leur rôle sur la scène d’un affrontement programmé. La fiction en devenant plus humaine, la cruauté qu’Antonin Artaud voulait faire apparaître dans la symbolisation théâtrale s’est transportée, après les préliminaires d’usage, dans la représentation du champ de bataille, jusqu’à la caricature.
Malgré cela, il faut revenir aux textes et inviter les élèves à construire des discours cohérents, argumentés, nuancés et sincères. Il me semble que c’est devenu plus difficile et que ça ne va pas tellement s’arranger...

Pierre Madiot, Professeur en lycée.