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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

Les fenêtres ouvertes de l’école rurale

Mélanie Bonnet

19 septembre 2019

Cette semaine, nous partons à la campagne avec Mélanie Bonnet, unique professeure dans son école d’Indre-et-Loire. Elle y enseigne pour sa première année de titularisation, dans un contexte empreint des traces d’une politique éducative qui désertifie. Rencontre avec une néo-enseignante rurale par choix et enthousiaste par nature.


Elle vient d’un autre milieu, celui de la culture, et a choisi le métier d’enseignante en cherchant à retrouver le sens de son activité, en faisant le lien avec l’éducation populaire. Elle travaillait déjà en milieu rural, organisant des actions culturelles et accompagnant des bénévoles pour trouver les moyens de les financer.

Au bout de trois ans, elle doute, constate que les valeurs d’ouverture culturelle qu’elle défendait sont passées au second plan, que son travail se résumait à organiser des spectacles sans ce supplément d’âme qui fait les beaux projets. Ceux qui concernent le jeune public, avec notamment la mise en œuvre d’un festival jeune public dans des écoles incluant l’accueil d’une résidence d’artistes, sont ceux qui la motivent le plus. « Je réalisais que travailler dans le milieu rural pour l’émancipation ne fonctionnait pas. J’ai fait le lien avec le milieu de l’éducation qui m’intéressait déjà en me disant que c’est peut-être par l’éducation qu’il faudrait que je passe pour mettre plus de sens dans mon quotidien. »

Elle souhaite suivre un master MEEF (Métiers de l’enseignement, de l’éducation et de la formation) mais ne peut l’assumer financièrement. Alors, elle prépare son concours autrement, en allant voir du côté des pratiques pédagogiques alternatives pour enrichir ses connaissances, les confronter à des approches diverses. Elle passe du temps dans une école Montessori, fait un passage dans une école Steiner et se forme en pédagogie coopérative. Elle réussit le concours et choisit d’être stagiaire en milieu urbain, dans un établissement ressortant de l’éducation prioritaire.

Retour au rural

Son souhait est d’exercer ensuite en milieu rural. « J’ai grandi dans une ferme nivernaise isolée avec les premiers commerces distants de quinze kilomètres. Le rural est ce qui me parle le plus, avec l’envie de défendre l’école ouvrant des fenêtres vers le monde. » Elle envisage alors son passage dans le contexte ardu de l’éducation prioritaire comme un moyen d’engranger des méthodes et des techniques avec un encadrement solide. Elle y passe son année de stage et elle arrive en cette rentrée dans un village d’Indre-et-Loire de 400 habitants où ne subsiste qu’une classe de CM1 appartenant à un regroupement pédagogique intercommunal (RPI). « J’ai l’impression d’être à l’opposé de ce que j’ai vécu l’an passé. Le public, le quotidien sont différents. L’année dernière, la moitié de mes élèves vivaient en foyer, beaucoup étaient allophones. » Ici, la classe apparaît comme le dernier bastion des services publics, défendu par la population, les personnels de mairie, voire chouchouté.

École de campagne

Dans les anciens locaux de maternelle, s’est installée une école Montessori hors contrat, financée en partie par la Mairie, avec deux adultes encadrant quinze enfants. Elle prend la situation avec recul, trouve dans son expérience au sein d’une école de ce type des mots pour dialoguer, afin que l’ambiance reste sereine pour les enfants qui partagent la cantine et la garderie. Mais elle sent et elle sait que le cocon tissé par les personnels et les habitants tient aussi de la crainte que l’école publique devienne un lointain souvenir. « Ils ont le souci de ne pas donner raison à ceux qui ont lancé l’école privée en mettant en avant la défaillance du service public. »

Elle retrouve le parfum de l’école de son enfance, constate l’attention des uns aux autres, au sein de sa classe composée de vingt-quatre élèves, et de la part des personnels de la mairie. « Les relations sont très humaines avec les personnels du périscolaire car nous sommes tous interdépendants. » D’un établissement fréquenté par trois cent élèves, elle est passée à une classe unique reliée à une école distante de quinze kilomètres.

Pas si seule

Elle dit avoir l’impression chaque matin de rentrer dans une bulle où chacun prend soin que tout se déroule bien, sans accroc. « Il n’y a pas d’échappatoire, si ça se passe mal dans la classe, personne d’autres ne viendra pour jouer dans la cour. » Pour venir, les écoliers prennent presque tous le car, une première pour eux, une véritable aventure. Les contacts avec les parents sont rares. Elle a choisi de venir là, dans l’idée de bénéficier d’une large autonomie et d’une grande liberté. « Dans mon travail d’avant, j’étais déjà toute seule, déjà habituée à m’organiser seule et assumer des responsabilités seule. Et puis ici, la mairie est à côté, les personnels de cantine et de garderie sont présents, je ne suis pas vraiment seule. »

La classe de l’école

Le contexte n’est pas aisé pour tous, l’enseignante précédente a tenu un mois. Venir volontairement est un signe d’engagement apprécié dans le village et par les parents. Mélanie Bonnet a également choisi ce poste parce qu’il se situait dans un territoire qu’elle connaît, celui où elle exerçait auparavant une activité culturelle. Elle a immédiatement contacté les personnes qu’elle connaissait dans les milieux associatif, culturel et sportif pour envisager des projets pédagogiques.

Les trajets à venir seront simplifiés par la mise à disposition d’un car avec chauffeur par la commune. « Nous ne serons pas dépendants du coût donc nous allons pouvoir sortir du village pour aller voir ailleurs. » Son idée est d’associer un maximum de personnes extérieures aux projets qui viendront à l’école et à qui la classe rendra visite. Elle souhaite mettre en place une correspondance avec une école urbaine, pour explorer la géographie et connaître d’autres vécus. Elle aimerait ouvrir l’école au village, faire intervenir des parents sur leurs loisirs ou leur métier, communiquer par un journal régulier pour raconter ce que la classe fait. Pour elle, ce journal serait l’occasion de « partir de la problématique privé/public et de montrer qu’on peut faire des trucs chouettes ».

Des idées, elle en a à foison. « On a tellement de possibilités sans forcément aller loin avec ce que les enfants sont, ce qu’ils ont autour d’eux ! » Elle a mis en place un conseil de coopération pour que l’école soit aussi aux élèves, avec un espace de décision. Elle apprécie les faibles contraintes et la facilité d’œuvrer dans un village mettant à disposition un budget confortable. Elle assure aussi les fonctions de directrice, tâche qu’elle découvre avec le soutien de la directrice de la seconde école du RPI.

Cultiver les échanges pédagogiques

Son entrée dans le métier, dans sa première classe à elle, se fait en puisant dans tout ce qu’elle a appris auparavant, des échanges développés au sein des mouvements de l’éducation populaire, des Rencontres d’été du CRAP-Cahiers pédagogiques. Elle partage les apéros mensuels et les réunions thématiques de la section départementale de l’ICEM Freinet, où elle trouve une porte ouverte vers le reste du monde éducatif pour échanger avec d’autres enseignants.

Le risque pour elle est de s’isoler, de s’enfermer dans ses pratiques. « J’ai besoin d’échanges, de questionner au quotidien, en entrant doucement dans l’Éducation Nationale, je me suis aperçu que ces échanges étaient peu développés, alors je les recherche du côté bénévole. » Elle butine dans d’autres classes, auprès d’autres enseignants. Elle s’est formée auprès de l’IFE, de l’OCCE sur la coopération. « Je me suis constitué un bagage assez lourd, je suis en train de faire le tri pour l’utiliser, aller dans le concret. Je teste, je me pose des questions quand cela ne fonctionne pas, pour évoluer. »

Dans sa besace, les fruits de son expérience de l’an passé dans l’éducation prioritaire sont précieux pour la gestion de la classe ou la différenciation pédagogique. Son passé dans le milieu culturel lui permet de parler un langage commun avec ceux qui sont un appui pour ses projets. « En milieu rural, l’ouverture sur le monde est presque plus facile qu’en milieu urbain, dans un quartier difficile. Et puis, j’ai l’avantage de connaître les ficelles. »

Elle dialogue aussi avec les enseignantes de l’école Montessori voisine. « Je n’ai pas tout apprécié dans la pédagogie Montessori, mais la relation à l’enfant, la volonté de le considérer comme une personne à part entière m’intéresse. J’ai retrouvé ça aussi chez Freinet. » Parmi les personnes ressources, elle cite son inspecteur dont elle apprécie le soutien.

Elle envisage sa liberté et son autonomie au sein d’un tissu de relations qu’elle constitue au sein de son école et ailleurs, au gré des butinages qu’elle s’accorde pour apprendre son métier et l’exercer au mieux au quotidien. La première rentrée en tant que titulaire de Mélanie Bonnet est donc enthousiaste. « J’ai la chance d’avoir le poste que je voulais dans l’endroit que je voulais, de pouvoir mettre en œuvre une pédagogie coopérative auprès d’élèves intéressants et intéressés. »

Monique Royer


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