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L’actualité éducative du n° 491 - septembre-octobre 2011

Les enfants d’immigrés ont bon dos

point de vue

30 octobre 2011

Les enfants d’immigrés détraquent-ils notre école ? C’est ce que laissaient entendre quelques déclarations tonitruantes au printemps dernier.


Le 22 mai dernier, le ministre de l’Intérieur Claude Guéant déclarait à Europe 1 : « Les deux tiers des échecs scolaires, c’est l’échec d’enfants d’immigrés ». Interpelé, il précisait devant l’Assemblée nationale : « Deux tiers des enfants d’immigrés sortent de l’appareil scolaire sans diplôme », et il renvoyait ses contradicteurs aux « chiffres de l’Insee ». Un mois plus tard, la rectrice d’Orléans-Tours déclarait à la presse régionale : « Si on enlève des statistiques les enfants issus de l’immigration, nos résultats ne sont pas si mauvais, ni si différents de ceux des pays européens. […] Nous avons beaucoup d’enfants de l’immigration et devons reconnaitre notre difficulté à les intégrer. Commençons par combattre l’illettrisme de leurs parents ». L’école n’est pas en cause, c’est une question d’intégration des enfants et des parents. Pire : ils se montreraient parfois hostiles. Dans le rapport de mars 2011 du Haut Conseil à l’intégration, Les défis de l’intégration à l’école, son président, Patrick Gaubert, affirme que « la transmission des savoirs et des valeurs [est] mise en cause » à l’école, en précisant : « Certains publics scolaires (élèves comme parents) ne se reconnaissent pas dans certaines valeurs, voire les rejettent publiquement ».

Ah, les chiffres !

Ces invectives résistent à la raison. L’Insee a publié un rectificatif : les enfants d’immigrés forment 10 % des entrants en 6e, 16 % avec les enfants de familles mixtes, et ils forment respectivement 16 et 22 % des sortants sans qualification de l’enseignement secondaire : on est loin des deux tiers. Les travaux quantitatifs nous disent que les facteurs d’échec ou de réussite sont massivement sociaux et non liés aux origines, et même qu’à situation sociale analogue, les enfants d’immigrés africains, maghrébins ou turcs réussissent plutôt mieux que leurs pairs autochtones [1]. Ce résultat est important, encore faut-il le regarder en face. On peut voir par Pisa que la plupart des autres pays développés ont moins d’écarts de résultats selon le statut social. Immigrés ou non, les résultats des enfants des milieux défavorisés sont plus décrochés en France qu’ailleurs.

La question du genre

Reste que les témoignages abondent sur les tensions dans les contextes scolaires à forte présence immigrée. C’est qu’il faut intégrer à l’analyse la question du genre. Une très forte disparité se fait jour en effet entre les filles et les garçons issus de l’immigration, pour les taux d’obtention du baccalauréat d’une part, les taux de sortie sans diplôme d’autre part. Les filles ont souvent des résultats plus élevés qu’attendu, et les garçons symétriquement des résultats plus calamiteux (je me permets de renvoyer à mon article dans le numéro 487 des Cahiers pédagogiques, février 2011).
Cette disparité des réussites scolaires entre filles et garçons de statut social faible et d’origines familiales semblables, liées à l’immigration, ne clôt pas le problème, elle l’ouvre encore plus. Elle a sans doute (de même que la disparité des résultats selon les statuts sociaux) des facteurs multiples, pour certains externes à l’école. Mais elle a aussi très évidemment des facteurs proprement scolaires ; en tout état de cause, elle se joue au sein de l’école, dans la relation pédagogique. Guettons le discours responsable à cet égard…

Françoise Lorcerie
CNRS


[1Cf. Yaël Brinbaum et Annick Kieffer, « Les scolarités des enfants d’immigrés de la 6e au baccalauréat : différenciation et polarisation des parcours », Population n° 64-3, 2009.