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L’actualité éducative du N°427 - Novembre 2004

Les élèves sont aussi des enfants

Entretien avec Claire Brisset, « défenseure des enfants »

Connaît-on bien le rôle du « défenseur des enfants » ? Sait-on qu’il existe depuis mars 2000 et est chargé de défendre et de promouvoir les droits de l’enfant et d’accomplir un certain nombre de missions dont on pourra trouver le détail sur le site www.defenseurdesenfants.fr ?
Il nous a paru intéressant d’interroger Claire Brisset qui tient ce rôle avec beaucoup de dynamisme et ne manque pas d’intervenir au besoin dans le débat public de façon vigoureuse et stimulante, alors même qu’elle prépare le rapport annuel de cette institution remis au président de la République en novembre.

- Claire Brisset, au-delà des textes précisant votre mission, pouvez-vous définir en quelques mots en quoi celle-ci consiste principalement ?
- Nous avons un double mandat : d’une part aider à résoudre des cas individuels, permettre à des enfants (de 0 à 18 ans) de sortir de mauvaises situations en répondant à leur appel ou à ceux de parents, d’autre part, repérer les dysfonctionnements collectifs et faire des propositions législatives. Bien entendu, l’École est concernée.
- Précisément, pour ce qui concerne l’École, on entend beaucoup dire ces derniers temps qu’on s’est trop occupé des droits des enfants, de leur « parole », en oubliant le savoir et l’autorité des maîtres. Qu’en pensez-vous ?
- L’enfant est bien au cœur du système éducatif et il est bien étrange qu’on soit obligé de le rappeler et même de devoir se battre pour maintenir cette idée-force, qui pour moi est évidente. Dire que « l’élève » abolit l’enfant ou l’adolescent est absurde et est une idée d’un autre âge ! Il s’agit bien de trouver les moyens pour que les enfants soient le mieux possible dans l’École afin qu’ils puissent apprendre dans de bonnes conditions. C’est pour cela d’ailleurs que je suis opposée, y compris pour les milieux défavorisés, qu’on scolarise les enfants dès deux ans dans la situation actuelle.
- On a pu dire également que les droits de l’enfant définis par la convention étaient contestables et qu’on les surdimensionnait, oubliant ainsi que ce droit devrait permettre de ne pas voir peser sur les enfants une trop grande responsabilité pour leur âge.
- Je crois au contraire qu’on est très loin d’avoir donné trop de droits aux enfants. On constate de nombreuses violations de ces droits. Je ne citerai comme exemples que la prise en charge très insuffisante des enfants handicapés, l’absence de lits de psychiatrie spécifiques à l’enfance dans de nombreux départements, etc. Pour les affaires de divorce, j’ai lutté pour qu’enfants et adolescents soient obligatoirement entendus par le juge des affaires familiales. Je n’ai pas obtenu gain de cause. Je rappelle que les droits de l’enfant s’imposent à la France qui a signé le texte (les États-Unis sont un des deux seuls pays au monde à ne pas avoir signé la convention).
- Les droits des enfants, c’est aussi la liberté d’exprimer sa religion. Comment voyez-vous dans ce contexte le problème du voile ?
- Je crois qu’on aurait pu se dispenser d’une loi et en rester au niveau réglementaire. Je m’attends à recevoir des réclamations. En fin de compte, ce sont les autorités des établissements qui continueront à choisir le type d’interventions. Il me semble que, même si je ne méconnais pas l’ampleur du problème, on a jeté de l’huile sur le feu.
- Je suppose que vous recevez des appels concernant des questions liées à l’École. Pouvez-vous nous en dire plus ?
- Les cas sont en augmentation. Ils concernent trois catégories : d’abord les cas de déscolarisations abruptes. C’est ainsi que des familles nous alertent sur le cas d’enfants parfois très jeunes qui se trouvent exclus de l’École, sans solutions. Ensuite, les questions d’intégration des enfants handicapés : faute de place en France, certains vont en Belgique ! Enfin, les brutalités d’enseignants envers de petits enfants. Sur ce point, la situation évolue. Il y a de plus en plus d’alertes, du fait sans doute que l’omerta n’a plus cours et que l’institution collabore bien avec nous pour régler ces cas parfois dramatiques et qui bien sûr sont très minoritaires.
Nous n’intervenons qu’après une enquête rigoureuse : nous n’attendons pas que l’affaire soit entre les mains de la justice. Nous n’avons pratiquement pas d’appels d’enseignants, car ceux-ci effectuent un signalement directement à la justice quand ils repèrent des cas de maltraitance par exemple.
On trouve des solutions dans 40 % des cas environ (1 000 à 1 500 par an).
- Comment jugez-vous la situation de l’enfance en France par rapport à d’autres pays ?
- Il y a eu bien sûr des progrès. Certaines propositions que nous avons faites ont été reprises. Par exemple, à la suite de la conférence de la famille, le chef de l’État a décidé la création prochaine de maisons de l’adolescence. Reste qu’il y a bien des améliorations à apporter. Nous sommes un des pays d’Europe où le taux de suicide des jeunes est le plus élevé...
Récemment, la France est passée devant le comité des droits de l’enfant aux Nations unies à Genève. Le rapport d’évaluation est disponible sur le site de l’ONU. Des recommandations ont été faites. Par exemple, celle d’appliquer avec prudence la législation sur le voile et de faire un bilan de l’application de la loi, de lutter davantage contre les inégalités territoriales, de mieux entendre la parole de l’enfant, notamment dans l’École, de protéger les enfants contre les images violentes et pornographiques, au besoin par la loi. Il est évident qu’on est forcément exigeant pour un pays démocratique comme la France. Mais il est intéressant de pouvoir disposer de cette analyse critique pour avancer encore davantage.

Propos recueillis par Jean-Michel Zakhartchouk en août 2004.