Accueil > Ressources > Nous avons lu > Les déchirements des institutions éducatives. Jeux d’acteurs face au (...)


Les déchirements des institutions éducatives. Jeux d’acteurs face au décrochage scolaire

Michèle Guigue (dir.), L’Harmattan, 2013, 277 p.

10 septembre 2014

Le «  décrochage scolaire  » est un problème qui est construit comme pertinent pour l’école depuis le début des années 2000 sous ce nom, et avant cela sous d’autres noms comme : sorties sans qualification, déscolarisation, absentéisme… Les réponses qu’il reçoit sont le plus souvent partenariales, impliquant typiquement un rapprochement sur une base locale entre l’Éducation nationale et d’autres acteurs qui incarnent tel ou tel aspect de l’intérêt général pour les jeunes concernés.

C’est un de ces dispositifs de traitement du décrochage qu’analyse le dernier livre de Michèle Guigue et son équipe (Delphine Bruggeman, Maryan Lemoine, Bernadette Tillard, et Eric Lesur) Les déchirements des institutions éducatives. Baptisé «  Démission impossible  », ce dispositif a été conçu au début des années 1990 par un inspecteur d’académie du Pas-de-Calais pour «  raccrocher des adolescents à la scolarité par l’organisation de parcours aménagés en alternance ouvrant sur la découverte des métiers  » (p.  15). Il est organisé par secteurs géographiques, avec un chargé de mission par secteur et un coordinateur pour l’ensemble. Sur demande des collèges et avec l’accord et l’engagement des familles (qui souscrivent une convention), des élèves de 14-15 ans au parcours scolaire particulièrement difficile et qui perturbent les établissements se voient offrir la possibilité d’avoir sur un ou deux ans un parcours adapté à objectifs qui combine présence au collège et activités extérieures liées à la découverte des métiers.

Comment cela se passe-t-il ? Qui sont les jeunes inscrits dans «  Démission impossible  », quel bénéfice en tirent-ils et à quelles conditions pour les institutions ? Les auteurs ont pu mener en 2006-2007 une étude approfondie sur ces questions, grâce à un financement de l’Observatoire national de l’enfance en danger. Ils ont d’abord sélectionné 20 jeunes (3 filles et 17 garçons), dans 9 collèges du département, en s’efforçant de diversifier les cas à observer. Puis ils ont recueilli toutes les données administratives disponibles sur les 20 jeunes : elles se sont révélées lacunaires, en résultat de scolarités hachées. L’une des filles de l’étude a «  fait  » 6 collèges et 3 internats, seuls 6 élèves ont suivi leur scolarité secondaire dans un seul collège. Ensuite ils ont mené des campagnes d’entretiens systématiques avec toutes les catégories d’acteurs impliqués dans le dispositif : les élèves eux-mêmes bien sûr (les moins loquaces !), leurs parents (rencontrés à domicile) ; les professionnels de l’Éducation nationale qui les ont : enseignants, principaux, CPE, etc. ; et les travailleurs sociaux qui les suivent et connaissent les familles.

Comme le dit le titre du livre, l’étude montre que de tels partenariats sont bien aléatoires. Les institutions éducatives sont nombreuses autour des adolescents difficiles, mais «  elles s’ignorent le plus souvent, campées qu’elles sont sur leurs spécialités  », et la médiation ménagée par les chargés de mission du dispositif «  Démission impossible  », si appréciée qu’elle soit, n’a pas compétence pour changer cela. «  La coopération est délicate au point qu’elle peut être l’objet d’évitement, de résistance, voire de sabotage délibéré  », notent les auteurs (p.  252).

L’apport du livre tient au sérieux de l’enquête et à la délicatesse du traitement de toutes ses données. Les cas concrets sont utilisés tout au long et prennent vie en étant tissés dans l’analyse. L’équipe rend compte des expériences et conduites et des uns et des autres en restituant les jeux d’interactions qui les unissent et les sentiments que ces interactions génèrent. Au final, tout le monde apparaît comme «  dépassé  » par les comportements des adolescents et leurs difficultés – les professionnels des collèges comme les parents et les travailleurs sociaux. Les premiers peuvent se replier sur leur autonomie statutaire, et s’en tiennent souvent à une éthique de conviction (il faut de la volonté et du travail). Parents et travailleurs sociaux se positionnent quant à eux sur une éthique de responsabilité, ils affrontent les conséquences. Les parents notamment s’expriment longuement sur leur expérience de parent d’élève en difficulté et adressent à l’enquêteur des questions sur l’école. Quant aux adolescents, on saisit leurs vies cabossées, avec les apprentissages de base pas faits, leurs explosions de violence parfois, leurs ennuis de santé ou leurs démêlés avec la justice, leurs perspectives incertaines. Ils sont encore absents de l’école plus souvent qu’à leur tour, malgré «  Démission impossible  ». Mais ils auront bientôt 16 ans, ils pensent à la place qu’ils pourront se faire dans la vie. Une post-enquête suggère qu’ils ont été marqués en bien par «  Démission impossible  ».

Françoise Lorcerie