Accueil > Publications > Les billets du mois > Les coudées franches


Billet du mois (N°395, juin 2001)

Les coudées franches

Par Philippe Lecarme


Notre modestie nous fait beaucoup de mal : elle nous confine trop souvent dans la répétition et la prudence.

Il y a bien sûr d’honorables collègues qui débitent leur cours en pensant au programme télé du soir ou à leur cholestérol. Mais le cas le plus répandu est celui de l’enseignant ultra-consciencieux qui prépare ses cours avec le manuel à sa gauche, le livre du maître à sa droite et les IO affichées sur le mur, sous verre. Cette prudence anxieuse provient d’un sentiment moralement louable mais pédagogiquement stérilisant : celui d’être tout juste capable de faire face, et de risquer de s’égarer dés qu’on sort des rails.

Cela rejoint une difficulté très actuelle : comment être un enseignant novateur face à un ministère novateur ? Comment conserver une attitude de recherche, d’exploration exigeante, quand la novation tombe des IO et des BO, que nos inspecteurs nous incitent à aller de l’avant (dans la direction qu’ils indiquent) ?

La première difficulté se résout, mais le remède est coûteux : il suppose qu’on se donne une compétence supérieure à celle qui est attendue de nous : recyclages, lectures, échanges, approfondissements disciplinaires. Seul moyen de dominer vraiment ce qu’on enseigne.

Et on s’aperçoit que cela permet de traiter aussi la seconde difficulté - avec des bases disciplinaires renforcées, on peut porter un regard critique sur les programmes, et les prendre pour ce qu’ils sont : des compromis forcément éclectiques, voire contradictoires, qui risquent bien de monnayer les recherches en méthodes, les méthodes en techniques, et les techniques en procédés.

On sait que le meilleur moyen de couler une réforme, c’est de l’appliquer respectueusement. Des innovations prescrites, cela relève un peu de l’injonction paradoxale, non ? Appliquées mécaniquement et sans réflexion sur leurs fondements, elles prennent un terrible coup de vieux en quelques semaines. Et on constate vite que rien n’a vraiment changé.

Pour vivre sur le terrain, les éléments d’une réforme doivent être repris, réinterprétés compris dans leur esprit, ce qui permet de les adapter et de les faire fonctionner, en être libre qui garde la main.

On n’est pas très sûr de ce genre d’attitude quand on débute. Mais avec un peu de recul, on s’en laisse moins conter ; on distingue les effets de mode, les contradictions, les paroles verbales qui n’engagent à rien. En trente ans, j’ai vu les hautes sphères récuser les contenus nouveaux et les méthodes nouvelles, et puis les invoquer hâtivement sans les avoir toujours compris (cf. les péripéties des nomenclatures grammaticales).

Des injonctions novatrices ont le mérite d’ouvrir un espace de liberté. Quant à la lettre, on juge : on en prend, on en laisse, on adapte intelligemment ; ce qui ne peut se faire qu’en échangeant avec d’autres, en allant chercher avec d’autres les connaissances et les idées dont on a besoin. Le premier juge, c’est la façon dont la classe va progresser, développer des compétences, assimiler des savoirs.

Bien sûr, cela se paie. Un bateau qui descend un fleuve, s’il veut se diriger et ne pas être charrié comme une épave, doit descendre plus vite que le fleuve. Après tout, les innovations pédagogiques sont nées dans la pratique d’enseignants qui essayaient, cherchaient, prenaient des risques, s’étaient donné les coudées franches.

Philipppe Lecarme